Extrait de RUE MONTE AU CIEL : MacDo ou gastro ?

mercredi 7 mars 2012
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Extrait de RUE MONTE AU CIEL :

Il se disait parfois des sottises qui révoltaient Mathildana : « Ah ! Si ça avait été un homme ! Ça ne se serait pas passé comme ça ! Elle aurait pu mieux se défendre, pauvre petit diable ! » s’est mise à geindre Man Cidalise, à propos de la fin de Rehvana.
« N’importe quoi ! Rien à voir ! » a rétorqué Mathildana en tournant les talons. « Ce genre de vieille femme archaïque est capable de vous dégoûter d’être une femme, à force de vous bassiner avec des inepties ! Comment peut-on être aussi bornée ?
— Cela ne t’a jamais tentée, de changer de sexe ? a demandé Térence, soulagé, ravi de trouver là l’occasion de changer de sujet de conversation. Enfin s’éloigner de Rehvana et de ses problèmes insolubles !
— Changer de sexe ? Moi ? ! Tu n’y penses pas ? a explosé Mathildana, de ces fureurs longtemps contenues. (Pendant des siècles, peut-être ?) C’est comme si tu me demandais si je préfère dîner chez Mac Do ou chez Lasserre ! Tu vois, dans le fait d’être femme, il y a une chose plus forte que tout, qui peut faire supporter tout, c’est la qualité du plaisir… (D’où l’excision, les femmes coupées et cousues et autres mutilations sexuelles, toutes ces barbaries prétendant priver de plaisir la femme ! En vain !…) Tu vois, Térence, le plaisir masculin, c’est comme s’envoyer un mac do, tandis que l’orgasme féminin, c’est comme dîner dans un resto gastronomique, du style Tour d’Argent, ou chez un officier de bouche, comme Beauvillier…
— Ou chez Brédas, ajoute Térence, patriote. (Lui aussi est originaire du Marigot, et il ne lui déplaît pas de rappeler qu’il existe aussi des grands chefs martiniquais.)
Mais Mathildana est lancée. Négligeant toute interruption, elle continue à savourer sa métaphore du plaisir : « Bien avant de te faire introduire par une espèce de majordome…
— De major d’homme ? coupe Térence hilare.
Mathildana hausse les épaules en souriant : « Ta table a été réservée au préalable, tu es accueillie par le portier qui te salue, te gare ta voiture… En entrant, tu admires le décor et tu te fais admirer, jusqu’à ce que le maître d’hôtel t’indique courtoisement ta table, dégage délicatement ta chaise, t’aide aimablement à t’asseoir… Mises en bouche et mignardises plus délectables les unes que les autres te sont servies comme par enchantement, sans que tu aies besoin de demander quoi que ce soit, même si tu ne prends pas d’apéritif… On te donne le choix du menu sur une carte qui n’a pas de prix, parce que, quand on aime, on ne compte pas… Puis les plats se présentent un à un, lentement, voluptueusement, tu as tout ton temps pour déguster… Régulièrement on te demande si tout va bien, mais jamais à contretemps, et toujours à point nommé… On se soucie de savoir si ça te plaît, on se préoccupe de l’esthétique, de l’hygiène et de ton confort, on te gâte, t’apporte des rince-doigts… On est attentif à toi, au moindre de tes mouvements… On prévient tes moindres désirs… Et les succulences sont variées, presque à l’infini… Odeurs et saveurs se mêlent, ad libitum, s’unissent, se fondent… L’extase totale !…
— Synesthésie ! ponctue Térence, baudelairien, pour prouver qu’il est en empathie, quoiqu’il ait sur le bout de la langue un calembour plutôt graveleux sur « libitum » prononcé comme en latin de cuisine : libitom.
— Tu as aussi le plaisir de l’œil : dès l’entrée, tout est dans la présentation ! Et même dans les noms, dans les mots… Toutes ces délices ne s’appellent pas n’importe comment ! Tu repenses aux noms, quand tu dégustes, tu les répètes, les savoures… Tu redemandes comment cela s’appelait… Rien que pour le plaisir de redire les mots… Plus c’est bon, plus tu as envie d’en parler au moment même où tu y goûtes. Tu t’es déjà vu susurrer : « Cheeseburger !… Oh ! Cheeseburge-e-e-e-e-r ! » les yeux dans le vague, l’air chaviré, dans un fast-food, même s’ils ont ajouté « Royal » pour faire un style ? Là, au contraire, rien qu’avec les mots tu te régales, des hors-d’œuvre jusqu’au dessert, l’apothéose ! Mais quand tu crois que c’est fini, ça recommence, une autre chose exquise arrive : à peine dégusté le sublime gâteau au chocolat noir, on t’offre encore une doucine, on te propose quelque chose de fort, ou bien on te sert une fine, une décoction de citronnelle, tu suces des bonbons à la menthe… On fait durer le plaisir, et ce n’est jamais toi qui paies. Il faudrait être folle pour échanger ça contre un hamburger sur le pouce !
— Je comprends pourquoi vous n’en avez pas envie tous les jours, de… manger « gastro » !
— Ce n’est pas que le Big Mac soit mauvais ; c’est différent…