Extrait de RUE MONTE AU CIEL

dédié aux femmes de ménage qui manifestèrent à New York devant le tribunal le 6 juin 2011
mardi 7 juin 2011
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Lasse de ressasser sans cesse ses mauvais pressentiments et son immense ressentiment, elle n’a désormais qu’une envie, la petite « da » : quitter la rue Monte au Ciel, la grande bâtisse en pierre de taille « haut et bas », de plus en plus sens dessus dessous, oui, quitter la rue Monte au Ciel, la békée, ses petits békés et son béké de mari. Quitter la rue Monte au Ciel et son atmosphère cinéraire ! Quitter Saint-Pierre !
Pourtant elle l’aima, cette ville. Indéniablement elle l’aima, jusqu’à l’adoration, fascinée par sa magnificence, l’opulence de ses édifices, ses thermes, sa cathédrale, son couvent des Ursulines, son Palais de l’Indépendance, et surtout son théâtre altier.
Mais elle n’avait pas droit de cité, dans ce Théâtre de la Comédie. Jamais elle n’y mettrait les pieds. Jamais Léona ne gravirait l’apothéotique volée de marches, loin de l’apocalyptique galetas rue Monte au Ciel. Jamais elle ne s’évaderait vers un firmament magique, jamais n’éprouverait le vertige de voler vers des vies multiples, des caractères hors du commun, des personnages inspirant admiration et pitié, des dénouements incroyables, des fourberies, des quiproquos, des bonnes ou des fausses confidences, des coups de théâtre, dans l’ascension de son escalier à la double révolution. C’eût été une révolution, dans le microcosme pierrotin, une pareille noiraude à la Comédie ! Quelle farce ! Par quel scandaleux mystère ? Pour elle, plus qu’une émotion, plus qu’une évolution sociale, un véritable miracle qui se jouerait dans sa vie…
Qu’il lui soit donné, juste une fois, d’y avoir la Révélation d’un jeune premier beau comme un dieu, voire d’un deus ex machina, loin de l’eschatologique soupente !
Elle, négrillonne domestique, ne pouvait qu’imaginer, à partir de ses lectures clandestines à la lueur d’une chétive chandelle, ces illuminations nocturnes, la somptuosité de ces décors, la munificence de ces ors, la splendeur de ces tragédies que l’on y jouait. Elle, Léona, vivait un drame, derrière les pierres centenaires d’un hôtel particulier. Un drame singulier et secret. Un drame qui n’était que trop réel, un drame dont elle appréhendait, à chaque tombée de la nuit, la sombre réalité. Cependant la jeune servante ne pouvait se retenir de rêver tout éveillée les vaudevilles et les comédies qui se donnaient au théâtre, se représentant des merveilles, enviant Madame toute pomponnée, parée de ses gros grains d’or, lorsqu’elle la voyait s’apprêter, revêtir sa plus belle toilette, fardée, poudrée, calamistrée. Alors elle réalisait. Elle mesurait amèrement jusqu’à quel point elle, Léona, était persona non grata dans ce monde-là.
Mais rien ne l’empêche de rêver qu’elle monte au ciel onirique du Théâtre de la Comédie. Personne ne peut violer ses rêves.
Pressé de goûter une autre qualité de plaisirs, Monsieur, de retour au bercail, butait sur chacune des soixante-quatorze marches de cette rue vertigineusement pentue qu’est la rue Monte au Ciel, qui n’est, à tout prendre, qu’un colossal escalier en pierre de taille aboutissant au Séminaire, après de multiples zigzags entre les innombrables bordels. Situé au bord de mer, dans cette venelle baptisée rue d’Enfer, parce qu’elle était la plus chaude de toutes les ruelles où foisonnaient les péripatéticiennes pierrotines, son préféré méritait bien son nom originel de bordeau. Ce bordel-là recelait les plus diaboliques tentatrices, bonnes pour les marins en bordée et pour assouvir les fantasmes les plus inavouables des bourgeois que n’inspirait guère leur épouse que pour la reproduction. Fin soûl, Monsieur descendait généralement rue d’Enfer, après un crochet par les bals collé-serré du Mouillage, au dionysiaque Palais de Cristal, et un détour par les draps torrides de quelque femme matador du quartier Saint Philomène, chez « Bébé Faïs », au Casino ou au bas de la rue Bouillé, dans les cercles de jeux ou autres lupanars dont le bougre était bon client, avant de regagner ses pénates. Au bout de son escalade, une fois rendu au logis, rue Monte au Ciel, il restait encore à l’ivrogne trois fois six marches, dans sa haute maison de pierre, pour grimper jusqu’au galetas de Léona.
Titubant, il lui rapportait quelque effluve de la mythique Comédie, hélas pollué par les relents de rhum — de tous âges et de toute couleur — et les parfums capiteux des putains qu’il pelotait après, — elles aussi de tous les âges et de toutes les couleurs —, au sortir du spectacle, avant d’échouer, puant et suant, parfois dégouttant de vomissures, les bretelles en bataille, la braguette encore ouverte, dans la mansarde de Léona. (Ce débraillé lui valut, en dépit de ses idées royalistes, le surnom de « Sans-Culotte ».) Comble de la concupiscence, non content de fréquenter assidûment les maisons closes de la rue Monte au Ciel, Sans-Culotte tenait à monter au septième ciel dans la chambrette de Léona. Cependant l’insatiable ne consentait que de mauvaise grâce à lui raconter, en toute hâte, des bribes de la pièce vue naguère, impatient de passer à autre chose. Misère ! L’essentiel de l’intrigue, dramatique ou vaudevillesque, s’était déjà dissipé dans les vapeurs éthyliques et les intrigues courtisanes. Elle n’avait droit qu’à des bagatelles.
Quant à demander à y aller !… Dans la maison rue Monte au Ciel, Léona n’est pas moins cloîtrée que les malheureuses filles de joie des maisons closes. « Le THÉÂTRE ? ! Et pis quoi encore ? Quelle comédie ? Ce n’est pas la place des gens de maison, enfin, Léona, tu es folle ? De quoi aurais-je l’air, si je te traînais avec moi ? Et puis, qui va te payer ta place ? Un an de tes gages n’y suffirait pas, mon enfant ! Tu n’y penses pas ? Qu’est-ce encore que cette nègrerie ? Tu ne vas pas me faire un coup de nègre ? » suppliait Sans-Culotte.
Comme par un autre signe des dieux, une bizarre faillite a fermé, depuis un an, la Comédie, funeste présage ! D’abord détruite par un cyclone, puis mainte et mainte fois rénovée, sa réfection avait nécessité, l’année précédente, un emprunt si pharaonique qu’elle ne s’en était jamais relevée. De toute façon, donc, même si on l’y autorisait, par elle ne sait quel miracle, Léona ne pourrait y aller ! Plus rien ne la retient dans ces murs !
De Saint-Pierre, cette ville de plaisirs, de raffinement et de richesse ostentatoire, les seules pauvres délices que connût cette « enfant nègre », en dépit de toute sa superbe, les seuls fastes qui lui fussent offerts, pour fuir les brutalités et les blandices ancillaires, c’était plonger dans la mer.
Oui, là était son seul luxe, pour se laver de la luxure. Qui plus est, un luxe interdit ! Mais cette fois, elle le payait cher.

Extrait de RUE MONTE AU CIEL de Suzanne Dracius
dont l’action se situe en Martinique, au début mai 1902, juste avant la catastrophe : l’éruption du volcan la Montagne Pelée qui détruisit la ville de Saint-Pierre.

RUE MONTE AU CIEL parcourt un siècle, de 1902 à 2002, mais des faits similaires perdurent, à l’orée de notre XXI è siècle…

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