"Les trois mousquetaires étaient quatre ? Et les trois Dumas mulâtres ?"

Extrait de RUE MONTE AU CIEL de Suzanne Dracius
mardi 3 septembre 2013
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"Le pauvre bougre y perd son latin (qu’il n’a d’ailleurs jamais maîtrisé). Va lui chanter que Térence aussi est un Africain, de père esclave ! Là, c’est directo à Colson ! Primo, ce n’est pas dans le dictionnaire. (On vérifie sur Internet, on a tout le temps de surfer, ça ou les putes dominicaines !… On est plus tranquilles, bien au frais, dans la clim, sans risquer un coup de coutelas sur le terrain, aux Terres-Sainville ou dans la mangrove… Et puis il faut bien faire honneur aux nouvelles technologies mises à notre disposition ! Comment on se connecte, déjà ? C’est toi qui montres comment naviguer sur le Net, toi qui n’as pas grand-chose de net.) Secundo, les Haïtiennes vendent des bricoles et toute qualité de pacotille sur les trottoirs de Fort-de-France, mais si elles pondaient des génies de renommée mondiale, ça se saurait, il en est certain ! Il est quand même bien renseigné, non mais des fois ! C’est son boulot, de tout savoir. Il a fait des études, mine de rien, sort de Technique (il faut comprendre le lycée du même nom, le lycée de la Pointe des Nègres, pas l’ex-Lycée de Jeunes Filles aujourd’hui lycée de Bellevue, non, l’autre). Il a même failli avoir son bac. Il a suivi des cours de français, faut voir à ne pas se payer sa tête ! Jamais Le Comte de Monte-Cristo ne lui a été présenté comme né d’un imaginaire nègre. Assez de bêtises ! Les trois mousquetaires étaient quatre ? Et les trois Dumas mulâtres ?…
Les trois mousquetaires, passe encore ; ils savent compter jusqu’à quatre. Faudrait pas les prendre pour des cons. Avec d’Artagnan, ça fait quatre. Affirmatif ! Pas besoin de compter sur ses doigts. (Encore que… Comment ils s’appelaient, encore ?… Athos, Porthos, Aramis… Inutile de souffler, on connaît, on a vu le film ! ) Par contre, cette histoire de négresse !… Alexandre Dumas, métis ? ! Ils ne le savent pas ? C’est bien pour cela que tu es là. Pour qu’on se le dise. Pour qu’enfin on se le dise ! Pour qu’on clame, qu’on clame haut et fort que ce métis-là a milité farouchement au côté de Victor Schœlcher pour l’abolition de l’esclavage.
Lui, le descendant d’aristocrate, avec sa peau claire (« la peau sauvée »), aurait pu se désintéresser de la question de l’esclavage des nègres ! Ce n’était pas son problème. Il était bien intégré, lui ; sa réussite était parfaite. Quel besoin de se compromettre par une telle solidarité ? Qu’avait-il diantre à se soucier de ce sang noir qui bouillait en lui ? Pourquoi, libre, riche, adulé, courait-il le risque insensé de s’exposer, de ruiner sa réputation dans les rangs révolutionnaires ? Parce que, tout mulâtre qu’il fût, Dumas se sentait concerné. Il sentait devoir quelque chose à la négresse de Saint-Domingue dont il glorifiait le sang.
Qui a traité de traîtres les mulâtres ? Marre du mal d’être métissé, ni assez noir ni assez blanc pour être clair ! Pour faire mentir le proverbe, celui-là a su se souvenir que sa grand-manman était négresse.
Pourquoi tant d’hommages à Schœlcher (une bibliothèque ravissante, la Bibliothèque Schœlcher, d’innombrables rues Schœlcher ou places Victor Schœlcher dans la moindre commune de l’île, le premier lycée de Fort-de-France, l’orgueilleux Lycée Schœlcher, une ribambelle de statues campant sa hautaine stature dominant des grappes de bambins négrillons déchaînés, ivres d’une liberté donnée et non conquise, bavant de gratitude béate, et même une commune tout entière, 97233 SCHOELCHER, un concert de « Vive Schœlcher ! » aux quatre coins du département), une cacophonie consensuelle d’« Alléluia Papa Schœlcher », mais rien en l’hommage de Dumas ? Où est-elle, la statue de Dumas ?"
(Extrait de RUE MONTE AU CIEL de Suzanne Dracius)