Lumina Sophie dite Surprise de Suzanne DRACIUS : 
« Une mythologie créole renouvelée ; 
Lumina, héroïne marronne »

Article de Véronique Larose
jeudi 12 septembre 2013
popularité : 60%

- Lumina Sophie dite Surprise
de Suzanne DRACIUS : 
« Une mythologie créole renouvelée ;
 Lumina, héroïne marronne », en ligne sur Potomitan, décembre 2005

Résumé. 
Suzanne Dracius est sans conteste l’une des voix majeures de la littérature antillaise francophone contemporaine. Sa première pièce de théâtre, Lumina Sophie dite Surprise (2005) s’inspire de l’histoire de cette jeune martiniquaise de 19 ans condamnée au bagne pour sa participation, à la tête des insurgées, à l’insurrection du sud de la Martinique en septembre 1870. Suzanne Dracius trace ainsi à grands traits les contours d’une héroïne issue de l’histoire antillaise.

Suzanne DRACIUS est attachée à la féminité et fierté noires. En 1996, elle achève le manuscrit de cette pièce pour écrire une page d’Histoire, pour décrire une Héroïne véridique de la Martinique révoltée. Une façon de créer une « mythologie créole » collective, confiait l’auteure lors de sa conférence du 9 avril 2005, à Paris.

LA MUSE « Je ne prétends ni vous convaincre, ni vous vaincre, mais que vous transmettiez un message aux futures générations. Je ne vous suggère pas de vous rendre, mais de vous rendre célèbres, de vous transformer en mythes. […] Je vous crée une mythologie. […] Cessez deux minutes de me rosser et je vous procure l’Eternité. » (Acte 4 – p. 83-84)

1. Suzanne DRACIUS : « Marronne de coeur et de couleur »
Née à Fort-de-France en Martinique, Suzanne DRACIUS a suivi un cursus littéraire brillant à la Sorbonne. Professeur de Lettres Classiques, elle a été nommée Membre honoraire de l’American Association of Teachers of French (AATF) en 2003. Elle possède à son actif une œuvre multi-disciplinaire, qui mêle romans, nouvelles, poésie et théâtre. Son cursus de Lettres Classiques se retrouve dans une syntaxe empreinte des tournures de langues anciennes (latinisme et hellénistique), dans des références riches à la Mythologie, dans un vocabulaire nostalgique d’archaïsmes. Et pourtant, se greffent des racines créoles incontournables. Sortir d’un « complexe linguistique » où le créole était « diabolisé » et le bèl fwansè « sacralisé ». Une écriture où l’auteure aime à « chevaucher allègement français et créole ». Donner des couleurs et des saveurs à cette mixité linguistique.
Cette confluence de sangs, de sens, de langues, de syntaxes amène Suzanne DRACIUS à se qualifier avec humour de « mulâtresse calazaza gréco-latine ». 
Epanouie dans cette « culture multiforme », colorée de l’Enfance Martiniquaise et de « l’En-France » Parisien. De même, elle se plaît à adopter des styles littéraires différents, au gré de son inspiration : poésie, roman, nouvelle, théâtre.

2. La notion de Survivance, de Résilience chez Suzanne DRACIUS :

« Femme de chair et de sang, fille du peuple entrée dans l’Histoire, Lumina Sophie dite Surprise n’est-elle pas digne de s’inscrire résolument dans les mémoires, s’ancrant dans l’imaginaire et la mythologie du peuple martiniquais ? Puisse cette pièce y contribuer ! » (Suzanne DRACIUS, dans son introduction – p. 11)
Cette thématique constitue un fil conducteur féminin chez cette auteure. Référez-vous, par exemple, au recueil de nouvelles « Rue Monte au Ciel » (2003 – éditions DESNEL) qui rassemble des personnages de lieux et d’époques différents, mais unis par cette même force de Survivance au silence. Un marronnage physique, psychologique, historique, « pour se dégager d’un carcan ».
Dans Lumina Sophie, dite Surprise, Suzanne DRACIUS anime sa jeune héroïne (1851-1879) d’une mission historique et humaniste : à 19 ans, elle est une figure de résistance martiniquaise au féminin pour guider les Pétroleuses, « ces femmes se sont mises debout » (Acte 5 – p. 97), en « femmes levées » (Acte 5 – p. 104).

3. L’Histoire de la Martinique : le contexte insurrectionnel

LUMINA « Elles [les Pétroleuses] ont l’air de fourmis folles, mais elles sentent combien l’heure est grave. Chacune de celles que tu vois là se souvient de l’affaire Lubin, « ce nègre qui avait osé lever la main sur un blanc », comme ils ont dit […] Rien que pour ça, il a pris cinq ans de bagne et 1500 francs d’amende ! Pourtant c’était lui l’offensé, c’était lui qui avait subi l’arrogance d’un fonctionnaire venu de la Métropole. C’est lui qui a été sauvagement cravaché parce qu’il n’avait pas cédé le passage avec assez d’empressement. […] Jamais elles n’oublieront la face du béké Codé, sa bouche carrée, chargée de morgue et de haine, quand il se vantait partout d’avoir eu sa peau, sa peau noire, « la peau de ce négrillon prétentieux », comme il disait. Comme il crachait. Oui, elles garderont le souvenir de ce grand vent de liberté qui a soufflé de la France jusqu’à nous autres, quand les malheureux de là-bas ont secoué leurs chaînes aussi, sur l’Autre Bord. Et longtemps encore, elles crieront : « Mort à Codé ! » Mort à tout ce qu’il représente ! » (Acte 5 – p. 96-97)
Les éléments déclencheurs et l’insurrection : le béké Codé fait hisser, en janvier 1870, un drapeau blanc royaliste sur son habitation La Mauny. En février 1870, l’affaire LUBIN éclate : Léopold LUBIN, agriculteur, est cravaché pour impudence. Ce jeune nègre n’aurait pas montré la célérité dûe au passage d’un béké, Augier de Maintenon… Injustement condamné, LUBIN décide de se faire justice en s’en prenant à l’offenseur. Arrêté, LUBIN est condamné en août 1870 par la Cour d’Assises de Fort-de-France à 5 ans de bagne. Il lui faut aussi verser une indemnité de 1500 francs à Augier de Maintenon ! Justement, le béké Codé compte parmi les jurés de cette mascarade de procès ! Le peuple reçoit cette condamnation comme une ultime injustice. C’est le début de l’insurrection paysanne martiniquaise : en septembre 1870, cette colère populaire enflamme les habitations du Sud de la Martinique, menée par Louis TELGARD. Parmi les insurgés : Lumina Sophie et ses « Pétroleuses ». Des habitations brûlent, des békés sont battus et exécutés, tels Codé, propriétaire de l’habitation La Mauny, à Rivière-Pilote. La répression coloniale est sanglante et ce, jusqu’en 1871. Seuls Louis TELGARD et Emile SYDNEY demeureront introuvables, malgré les promesses de récompense pour leur capture…La fin de Lumina est pathétique de malheur : elle donne la vie à un fils, dans sa cellule, est condamnée au bagne, et finalement « mariée de force à un bagnard qui la traita en esclave. Lumina Sophie dite surprise s’est éteinte à Saint-Laurent du Maroni, en 1879, édentée, rachitique, exsangue, elle naguère si robuste. Elle avait à peine 28 ans. » (finale de l’Acte 5 – p. 115)
Le vent de la République a ainsi soufflé jusque sur la Martinique, puisqu’en France, la cuisante défaite de Sedan contre les Prussiens est vécue comme une humiliation : Paris se soulève et exige la République, obtenue le 4 septembre 1870.

4. La dramaturgie de Suzanne DRACIUS :

Suzanne DRACIUS pose ainsi son décor, en ouverture :
« Martinique 1870.Une nuit de septembre, extérieur serein, clair de lune. Une clairière au milieu d’un champ de cannes, à l’abri d’une falaise, quelque part dans le Sud entre Saint-Esprit et Rivière-Pilote (le camp de Régale, sur l’Habitation Lacaille). Une tranchée avec une barricade inachevée. Un cabrouet chargé de sacs de sucre. Un boucan. Deux tonneaux : un de rhum, un d’eau » (p. 16)

4.1 Une dramaturgie de confluences et d’influences :

la scène dramatique de Suzanne DRACIUS compte 3 femmes, la Muse AFRICA, le Chœur des Pétroleuses du Sud, et le Coryphée, un ouvrier agricole martiniquais. Une scénographie inspirée du vécu créole et du cursus en Lettres classiques de l’auteure qui s’autodéfinit comme une « mulâtresse calazaza gréco-latine ». En effet, nous retrouvons les bases du théâtre antique : le chœur, le coryphée et la finale « ACTA EST FABULA. VOS, VALETE ET PLAUDITE ! » [formule latine pour marquer la fin d’une représentation théâtrale, lancée à l’auditoire – traduction littérale : La pièce est jouée. Vous, portez-vous bien et applaudissez !] (Acte 5 – p. 115). Quant à la figure de la Muse, elle est une référence à la mythologie grecque. Enfin, le lexique porte le sceau du créole, du latin, du grec et même de l’américain !

4.2 Les personnages : une distribution vivante

Lumina Sophie dite Surprise : porte-voix d’une insurrection légitime, elle brandit son droit et son choix de lutte. Elle a un prénom prédestiné, comme le rappelle la Muse AFRICA : « Mais savez-vous ce que SIGNIFIE « lumina » ? Des lumières, pour vous, les femmes, capables d’éclairer votre peuple, s’il consent à les regarder ! Des clartés pour qui sait les voir. » (Acte 4 – p. 75) Lumina mène sa compagnie de Pétroleuses avec une aura impérative, injonctive. Elle s’impose comme une meneuse de femmes que rien ne doit faire plier : « Défense de s’apitoyer, de confesser ses angoisses, ne jamais les laisser percer ! Ce serait me démasquer, comme si ma place à leur tête n’était qu’usurpée, imméritée ! Je n’en ai pas le droit. Pour mes petitesses, je n’ai que mépris souverain. » (Acte 3 – p. 60) Enceinte, elle s’inquiète pour Emile SYDNEY, son compagnon, dont elle relit encore et encore les mots : « Ce n’est pas l’attaque que je redoute, ni la charge de leurs escadrons, mais ce germe de douleur ardente, dont j’appréhende l’éclosion, que je sens croître, autonome, au tréfonds de mes entrailles, qui enfle et grandit au fond de moi, plus irrémédiable qu’une blessure. Où Emile a-t-il disparu ? Cette lettre n’est qu’un tissu de silences, un écheveau de mystères ! […] Je l’ai relue cent fois, cette missive… » (Acte 3 – p.60)
Elle a l’idée de symboliser leur légitimité par une bannière en créole : « Il ne nous manque qu’une bannière ! Quelque chose qui parle, qui parle de nous ! Et ce ne sera pas un drapeau blanc ! » (Acte 5 – p. 98) - Lumina fait son apparition, transfigurée, lumineuse, d’une beauté plus qu’humaine. Auréolée de lumière, elle porte sous le bras une hampe et une bannière rouge enroulée, et de l’autre main son flambeau. (Acte 5 – p. 102)

Rosalie et Simonise : Rosalie est chabine, Simonise Indienne créole. Un duo en duel permanent. Elles mesurent la nécessité de leur combat, mais ont du mal à dépasser le pragmatisme de leur condition de jeunes femmes analphabètes : elles se chamaillent à propos de leur couleur et leurs cheveux, elles rient de tout en canailles criardes de gouaille, elles content les blessures qui malmènent les corps. Elles sont une Oralité créole. Pour encourager leurs pas, elles ont recours à la force du magico-religieux : Simonise confectionne son onguent magique à l’aide d’herbages et de fioles bizarres.
(Acte 1 – p.19) - Les Pétroleuses, affolées, s’enduisent mutuellement le dos et les bras de l’onguent de Lacaille censé rendre invulnérable. […]

- SIMONISE « Imbattables ! Sur nos corps, grâce à mon onguent, les balles vont faire ricochet ! » (Acte 2 –p.36)
- ROSALIE « Quant à moi, les balles des fusils ne m’atteindront pas : j’ai pris un bain de gombo musqué, piment, feuilles de chasse-pourri et pissat de ravet. A partir de dorénavant, je suis intouchable. » (Acte 4 – p. 82)
Le Chœur des Pétroleuses du Sud : hérité des tragédies grecques, il se fait l’écho de l’action, la commente. Par de brèves interventions, il ponctue les scènes d’expressions et onomatopées créoles, d’impératifs, de moqueries, etc. : « han han », « tchip ! », « an moué ! », « blo ! », « woulo ! », « woy papa ! », « sapristi, man ké pété tjou’y ! », « isalope », « raconte ! », « galopin ! vil margoulin ! », etc. Il apporte également une touche de dérision en chanson.

LE CHŒUR, en chants amoebées* « Je vais leur fendre la gueule, y plonger mes cinq doigts, et leur triturer les boyaux ! » (Acte 2 – p.40) - *« amoebée » - du latin « amoebeus » - du grec « amoibaios » : à deux voix, alternatif, dialogué, qui se fait tour à tour.
LE CHŒUR, chantant, prenant armes et flambeaux.
« Ho Périnelle, ho ! [Ho Périennelle, ho !]
Mwen lé bombé, ho ! [Je veux m’en aller, ho !]
Péyi-a pa bon pou mwen, chè ! [Ce pays n’est pas bon pour moi, ma chère !]
Misyé Bélè, Misyé Bélè ! [Monsieur Bélè, Monsieur Bélè !]
Travay toujou ! [Travaille toujours !]
Misyé Bélè, i sentjè [Monsieur Bélè, il est cinq heures !]
Travay toujou ! [Travaille toujours !]
Misyé Bélè, ladjé mwen ! [Monsieur Bélè, laissez-moi partir !]
Travay toujou ! [Travaille toujours !]
Misyé Codé, i sizè [Monsieur Codé, il est six heures]
Travay toujou ! [Travaille toujours !]
Misyé Codé, Mysié Codé ! [Monsieur codé, Monsieur Codé]
Ladjé nou ! » [Laissez-nous partir !] (Acte 2 – p.52-53)

La Muse AFRICA : envoyé(e) par Dieu, elle/il (la muse est un être angélique – sans sexe) a pour mission de veiller sur Lumina et de retranscrire les faits insurrectionnels pour les transmettre à la Postérité, au moyen de son combinoscope : « Le COM-BI-NO-SCOPE ! Un joyau de la technologie que je mets à votre service, mesdames,mesdemoiselles, sans messieurs…Avec ça, tu communiques, tu filmes, tu visionnes, tu envoies et lis des messages, tu télécharges […] » (Acte 5 – p. 110). Sa tâche n’est pas facile, puisque les unes et les autres ne cessent de la malmener. Tantôt miel, tantôt fiel, elle use de toutes les ruses pour raisonner ces demoiselles, même de l’hypnose : « Par un effet de relaxation quasi psychothérapique, toutes sont regonflées grâce à l’inspiration due à la Muse ; elles ont évacué leurs antagonismes stériles au moyen du chant […] » (ouverture de l’Acte 2 – p. 35). En vain : Les Pétroleuses saisissent le combinoscope et le jettent à terre avant de le piétiner et de l’écraser à coups de torches (Acte 5 – p. 110) Seul témoin de leur inégale bataille, la Muse AFRICA ferme l’action dramatique d’un « solennel épilogue » (Acte 5 - p.114-115).

Le Coryphée, ouvrier agricole martiniquais : dans le théâtre grec, il dirige le chœur. Dans la pièce de Suzanne DRACIUS, ses interventions, muettes, ne se font qu’en gestes.

5. La portée épique de « Lumina Sophie, dite Surprise »

« Fabulodrame historique » [héroïque fantaisie]

Drame en 5 actes

L’affaire LUBIN est à l’origine de cet embrasement de rancoeurs. La pièce annonce, d’emblée, la détermination des héroïnes qui scandent : « VIVE LUBIN ! A MORT CODÉ ! VIVE LUBIN ! A MORT CODÉ ! » La dramaturgie de Suzanne DRACIUS exprime, avec fougue, cette situation de tensions rentrées : « Nous sommes une force en révolte contre la partialité de la « justice » qui fait preuve de mansuétude à l’égard des blancs, mais châtie lourdement les noirs » (LUMINA, Acte 1 – p.28)
LE CHŒUR « Liberté ! Egalité ! Fraternité ! Vive la République ! A mort Codé !
SIMONISE - Cet enragé !...Quand je pense que Mussieu a été jusqu’à planter, sur le faîtage de sa salopté de château, un drapeau blanc !
LUMINA, inspirée - On va le tremper dans le sang, qu’il devienne rouge ! » (Acte 3 – p. 63)

5.1 Mémoire noire :

Les blessures de l’esclavage ne sont pas pansées par le temps. Elles tracent un sillage d’humiliation, par répercussion.
LUMINA « Moi, l’Ancêtre m’a raconté… Je ne pourrai jamais oublier. C’est gravé dans ma mémoire, c’est marqué en moi, au fer rouge ! J’en ai encore des sueurs froides » (Acte 1- p. 27)
LA MUSE « Tantôt sans papiers, les nègres d’Afrique, tantôt sans terre ou sans âme [cf. 1550 : la controverse théologique et philosophique de Valladolid, ville espagnole]. Il leur manque toujours quelque chose, à en croire certains beaux esprits, et même pour les aréopages de quidams érudits ! Le nègre est toujours sans ceci ou sans cela… […] On a tellement discuté, à la fameuse controverse de Valladolid, pour savoir s’ils avaient une âme sous leur peau noire, les nègres qu’on est allé voler à l’Afrique ! C’étaient les grands chefs catholiques qui se posaient cette question subtile… […] La menace s’avère rémanente ! Vous la verrez réapparaître, grimaçante, intempestive, l’hydre à mille gueules du racisme, escortée de sa hideuse jumelle, xénophobie ! » (Acte 5 – p. 99-100)
Envolées les chimères de l’après-1848 ! L’abolition de l’esclavage ne sonne pas le glas des injustices. La condition nouvelle de « gens libres » n’est pas plus équitable. Posséder une terre est un mirage d’inaccessibilité sociale...
LUMINA « Vingt-deux carêmes neufs […] ont asséché nos terres du Sud depuis que nous sommes des gens libres… […] Pourtant, j’ai l’impression d’être encore en bas du joug, toujours… Ils ont fini par mettre un terme à cette histoire d’esclavage, mais le maître est resté le tyran, l’esclave est toujours asservi. […] Passer de la condition servile au travail salarié ?! Mi couillonnade, hein, si tu es obligé de présenter ton livret ouvrier et ton passeport intérieur, à chaque fois que tu veux te déplacer d’un quartier à un autre, sinon tu es accusé de vagabondage !... » (Acte 1 – p. 19-20)
ROSALIE « D’esclaves nous voilà devenue ouvriers agricoles ou petits cultivateurs, mais ça nous fait une jolie jambe, parce que c’est seulement dans les mornes que nous pouvons être propriétaires, nous autres nègres ».
LE CHŒUR - Ni mistikri, ni mistikra ! Tout ceci n’est pas un conte.
ROSALIE - Pas moyen de s’étaler dans les plaines, comme ces Messieurs les grands békés.
ROSALIE - « Ce qui nous revient de cette terre, ce sont de pauvres lopins pénibles à faire fructifier, dans des terrains accidentés et des ravines à cabris où nous allons quotidiennement risquer de nous rompre le cou, où tout ce que tu peux escompter de dame Fortune, c’est de te retrouver mort en essayant de gagner ta vie ! » (Acte 2 – p. 44-45)
LUMINA « La barbarie, on vit dedans : c’est un franc cinquante de paie pour le coupeur de canne, alors qu’un pain de un kilo coûte déjà la moitié ! […] Ils versent notre sueur, notre sang, pour faire leur sucre ! » (Acte 4 – p. 85) Une allitération en [s] qui rappelle la nouvelle « De sueur, de sucre et de sang » du recueil « Rue Monte au Ciel » éd. DESNEL – 2003.

5.2 La force de Lumina :

Un cœur sec. Stérile de toute attente, de toute espérance, elle affirme n’avoir plus rien à perdre. Lumina se sent pleine de sa lutte, sans renoncement possible. Sans faiblesse.
LUMINA « Mais oui, je le ferai. J’irai jusqu’au bout du chemin que tu vois là, illuminé par nos torches. Quoiqu’il m’en coûte ! Je n’ai rien à perdre. Parce que si c’est pour toucher un misérable salaire de UN franc par jour, je vois mal ce qu’on a gagné à ne plus être esclaves ! […] Tchip ! On te paye avec d’une main, on te le reprend de l’autre. C’est tout juste si tu peux acheter de quoi nourrir ta famille. Il n’y a jamais assez. Rien que s’endetter, s’endetter !… » (Acte 1 – p. 29)
LUMINA « Brûler ! Je veux tout brûler ! (avec un ricanement jubilatoire) Et si le Bon Dieu descendait du ciel, je le brûlerais aussi, parce qu’il doit être un vieux béké » (Acte 2 – p.35)
LUMINA « Pas la moindre goutte d’eau salée n’est sortie de mes paupières. Je dessécherai leurs terres, comme ils ont asséché mes yeux, comme ils ont rendu sec mon cœur. Je continuerai ; je persiste. Je vais persévérer : j’existe. Lumina Sophie, dite Surprise, il n’est pas dit qu’elle abandonne. Toutes leurs menaces n’étancheront pas ma soif de justice et de revanche ! Moi, je n’ai pas la peur au ventre. […] Je n’ai pas baissé mes bras, non ! Lumina Sophie dite Surprise a de nouveau marré ses reins. Ils ont pris mon cœur, pas mon âme. Ils savent torturer les corps, museler les bouches, fouetter les chairs… Ils ne peuvent détruire les esprits. Toutes leurs armées sont impuissantes face à ma foi. » (Acte 5 – p. 96)
Son discours est Fraternité, rassemblement : fraterniser pour peser : Lumina a la lucidité des chefs : la force ne peut venir que d’un groupe uni, composite.
LUMINA « A Rivière-Salée, au Marin, au Saint-Esprit, au Vauclin, au Lamentin et jusqu’au fin fond du Gros-Morne, dorénavant Nègres et Indiens fraternisent. […] Voilà ce qui soude un peuple. C’est comme cela que se fonde une nation. Ensemble, nous serons vainqueurs. […] Nous n’arriverons à rien si nous perdons notre temps à regarder qui est kouli, qui est négresse, qui est mulâtresse ou câpresse. […]
Toutes sont tout ouïe, désormais, subjuguées par l’oratrice, puis se regroupent au pied du cabrouet , tribune improvisée. […]
LUMINA - Car notre union fait notre force. En bataillant pour des vétilles de tignasses grainées « petits zéros » ou de cheveux plats indiens, vous servez les intérêts de nos ennemis, ceux qui s’engraissent sur nos crânes, crépus ou non, en nous dressant l’un contre l’autre »(Acte 1 – p. 24-25)
Lucidité d’une combativité : Lumina affirme, farouchement, sa détermination. Néanmoins, elle se sait engagée dans un combat inégal, à l’issue tragique - « Plus jamais je ne ferai la couture pour péronnelles embijoutées et gros mordants ! Toute humble couturière que je suis, je leur ferai voir comment je m’appelle ! Je ne peux plus ignorer que leur armée sanguinaire nous encercle de tous côtés, qu’ils vont nous prendre en tenaille, dénicher le camp de Lacaille. […] Je pressens que l’assaut est proche, mais je n’ai pas peur, je tiendrai bon. Hélas ! A l’abri de ce rempart naturel, de nos tranchées, nos barricades de sacs de sucre, saurons-nous soutenir un siège ? Ah, si je pouvais savoir faire la guerre, m’initier à l’art militaire, comme en Europe ! En si peu de temps, comment apprendre à guerroyer ? Toutes ces tactiques organisées ?!… Telgard a vu comment ils disposaient leurs rangs, dans les campagnes contre la Prusse…Ils n’ont pas vaincu les Prussiens ! Alors, nous, qui n’avons pour armes qu’une panoplie rudimentaire et notre batterie de cuisine, pas d’armes à feu, excepté cette vieille pétoire, quelque antique tromblon vide de balles, ces mornes sont-ils notre refuge ou notre tombe ? O falaise, es-tu mon salut ou scelleras-tu mon tombeau ? Cette ocre aux roches protectrices rougira-t-elle des bouillonnements, des éclaboussures de nos sangs ? Devrons-nous abreuver de nos vies cette terre qui est la nôtre ? » (Acte 3 – p. 58-59)

5.3 La Trace des faits :

L’écrit constitue le support de Survie. Lumina rappelle, à plusieurs reprises, qu’elle a su soulever sa conscience par l’instruction : Lumina est seule à détenir le savoir des mots. Elle s’est battue pour apprendre à lire : « L’enseignement pour tous de six à dix ans ? Sur le papier ! Encore faudrait-il savoir lire, pour le déchiffrer, ce texte ! Même si on n’est plus esclaves, les colons n’ont guère envie que nous soyons instruits. Moi qui sait lire, j’ai découvert qu’un sieur Fénelon, gouverneur de la Martinique, ne s’est pas gêné d’écrire : « Il faut maintenir les Nègres dans l’ignorance, c’est la sécurité des Blancs qui l’exige ». J’ai dû tricher et me faire étriller pour apprendre l’alphabet en cachette ! J’ai failli me faire tuer pour ça. » (Acte 5 – p. 106-107)
L’écrit a aussi le pouvoir de quitter une trace à la Postérité : ce rôle est assumé courageusement par la Muse AFRICA, persuadée que ses acolytes (européenne, australienne, asiatique et américaine) ne sauront pas mesurer l’ampleur de cette page d’histoire martiniquaise : « Parfaitement, je connais mon rôle : muse historiographe des Pétroleuses du Sud. […] Man ja la, man ké rété. Vous voyez que je suis dans le mouvement ! Qui réussirait mieux que moi ! (A part) La muse Europa ? Que nenni ! Les prend-elle vraiment au sérieux, obnubilée par ses propres révolutions ? La muse Asia ? Est-ce qu’elle les pénètre toute, dans leur complexité ? Australia ? Elle a trop à faire avec le génocide de ses Aborigènes, pour s’occuper correctement de ma Diaspora ! Quant à la Muse America, elle ne mesure que leur présent. Moi, je détiens leur passé : moi seul peux gérer leur devenir. Et puis j’ai un compte à régler, un contentieux personnel : l’annulation de la dette de mon Afrique, exsangue à cause de la traite. Vous savez, en réparation de l’esclavage… » (Acte 2 – p. 41-42).
Sa mission est audacieuse, car elle doit affronter l’ire et les moqueries des Pétroleuses :
LA MUSE AFRICA « Mon idéal est que vous trôniez dans les encyclopédies…[…] Que chacun sache quelle place importante vous tenez dans l’évolution de ce pays. Sinon, votre souvenir sera à tout jamais enfoui. Je suis le garant de votre pérennité. Moi seul peux vous introduire dans l’Histoire avec un grand H. »
SIMONISE - « Qui grand hache ? Man pa ka koupé bwa ! Je ne suis pas « bûcheronne », patatsa ! J’ai tout ce qu’il faut pour entrer dans cette histoire tambour battant, bâton levé, mèche allumée ! J’ai coutelas, courage, « tout kalté » ! » (Acte 4 – p. 82).
LA MUSE AFRICA « Je voulais garder leur image. En pérenniser le renom. Leur parole de femmes. Leur splendeur. Ces guerrières ne l’ont pas voulu. Elles me l’ont dit haut et clair, haut comme l’éclat de leurs flambeaux déchirant le ciel nocturne, clair comme le feu dont elles incendient le vieux monde, net comme leur détermination : elles se battent pour leur dignité, pas pour la gloire. » (Acte 5 – p.113)

5.4 Les atteintes au corps :

Les femmes et filles sont victimes dans leur chair de la voracité masculine. Les différentes protagonistes témoignent, chacune, d’une blessure…
SIMONISE « […] ce lubrique [le commandeur Chadron] qui prend nos corps de négresses comme des boutiques à entrée libre, qu’il pénètre sans crier gare, où il se sert abondamment, et pis d’où il sort sans payer. » (Acte 2 – p. 45)
ROSALIE « Herminie a pris son chapelet à compter du jour où elle a appris que Ouassou, son concubin, graine de malpropre, s’était mis à fourrer du fer à sa cadette, une pissecrette de douze ans qui n’avait pas encore vu ses règles ! » […]
SIMONISE - Chabine avisée comme mangouste, elle est vivement partie narrer les manières mal élevées que compère Ouassou faisait avec son corps. J’étais témoin de ce scandale ! Je l’ai vue, de mes yeux vue, accourir toute chimérique, pauvre petit diable : « Manman ! Mon petit Jésus va s’en aller ! Ami Ouassou m’a forcée. » […] Dès qu’Ouassou a fini par se retirer, promptement la zibicrette a ravalé ses sanglots, essuyé le joui du scélérat. Elle s’est lavée à grande eau, bien comme il faut […] Sur ces entrefaites, l’infortunée petite innocente a fait chauffer un faitout et aspergé d’huile bouillante le zobois du fornicateur, qui faisait quiètement sa sieste, son chapeau bakoua sur le nez. » (Acte 5 – p. 101-102)

5.6 L’épilogue héroïque des Pétroleuses du Sud :

Le dernier assaut achève les dernières résistances. Cependant, la mise en scène de Suzanne DRACIUS ambitionne de relever le défi de la mort par la liberté éternelle, en ultime délivrance :
Toutes se positionnent précipitamment à l’abri de la barricade et résistent à l’assaut. Les unes après les autres, les Pétroleuses vont s’écrouler, fauchées par la mitraille, Lumina la dernière, blessée, perdant connaissance, les doigts crispés sur la hampe de sa bannière toujours dressée. Mais leurs cadavres ne s’effondrent que pour se relever un à un, à la fin de l’Epilogue, et entrer, tels des morts-vivants, - éternellement vivants -, sur une autre scène de l’Histoire. Tout au long de la bataille, la Muse Africa n’avait cessé de s’interposer pour intercepter les balles, les arrêtant de son aile afin de protéger Lumina. (Acte 5 – p. 113)
LA MUSE AFRICA, en solennel épilogue « Les femmes étaient en première ligne, jetant du piment dans les yeux des assaillants. Suivaient, en seconde ligne, les hommes, armés de piques, face aux fusils de la soldatesque. Appréhendée à six heures du matin, recroquevillée dans une tranchée, Lumina ne sut jamais ce qu’était devenu son mystérieux compagnon, Emile SYDNEY […]. Lui et le fameux TELGA (Louis Telgard) n’ont jamais été repris, échappant aux fusillades et tortures diverses qui se poursuivirent jusqu’au 1er octobre, date de l’amnistie réclamée par le gouverneur lui-même, épouvanté par ce bain de sang… » (Acte 5 – p. 114)
JPEG - 456.6 ko