"Racisme est soluble dans le ti punch" par Suzanne Dracius

dans Témoignage chrétien
dimanche 13 novembre 2011
popularité : 19%

- Cliquer ici pour lire en ligne sur Témoignage chrétien "Racisme est soluble dans le ti punch" par Suzanne Dracius

- "Le racisme est soluble dans l’encre noire" par Suzanne Dracius (extrait de PLUMES REBELLES, éd. Desnel) :

Cf. interview Témoignage chrétien n° 3433 - 24 février 2011

La France est-elle raciste ? Terrible question, qui porte en son sein sa réponse : si l’on avait atteint le stade idéal du postracial que préconise le président Obama, elle ne se poserait plus, une telle interrogation n’effleurerait même plus les esprits. Arrachée à la lecture de traductions de Rue Monte au ciel en anglais et en italien, je vois que l’actualité pose aussi cette question cinglante. « Il n’y a pas de coïncidences, il n’y a que des correspondances, de baudelairiennes correspondances », écrivais-je dans ce livre. Aux USA, pays naguère ségrégationniste, en Italie, où se manifeste cruellement le racisme anti-immigrés, il y a un intérêt pour l’oeuvre de la Martiniquaise que je suis, et même un lectorat enthousiaste. Mais les gens qui lisent, ici ou là, ne sont pas représentatifs du vulgum pecus. Quid de la France ? Alors qu’à Lampedusa accostent des milliers de Tunisiens, la France s’affole : c’est là que la plupart veulent aller. Au JT passe l’un d’eux, basané, capuchonné. Fuse alors dans la salle d’attente : « Regarde cette tête de voleur ! »

Arabe voleur, nègre paresseux, comme le laissait entendre il n’y a pas si longtemps, sur un autre plateau de télévision, un certain Jean-Paul Guerlain, déclarant tout de go : « Pour une fois je me suis mis à travailler comme un nègre. Je sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, m’enfin... » Malodorants relents racistes dans la bouche de ce parfumeur, puante insulte négationniste à l’égard des esclaves, donc offense jetée à la face des descendants d’esclaves. Car nier le travail des nègres équivaut à nier l’esclavage lui-même : c’est donc du révisionnisme. À noter qu’en créole, le mot « lestravay » (prononcé « lestravaille »), issu, étymologiquement, du mot français « travail », signifie, non pas « travail », mais « esclavage ». C’est dire que la notion de travail et la notion d’esclavage sont intrinsèquement liées, dans le système esclavagiste, voire indissociables. Les propos diffamatoires de ce parfumeur reviennent donc à assimiler l’esclavage à une sinécure. De telles horreurs semblent dater ? Elles furent proférées au Journal Télévisé de 13 h de France 2 le 16 octobre 2010. Or la loi interdit les déclarations qui justifient ou relativisent les crimes contre l’humanité (comme la négation de la Shoah). L’esclavage ayant été reconnu « crime contre l’humanité » en 2001, ce dérapage est passible de poursuites.

À l’orée du XXIe siècle, l’hydre immonde parcourt le monde. Mais on peut vaincre le monstre.

Le racisme est soluble dans le bouillon de culture.

« Négresse à plateau », ai-je entendu à la récré quand j’étais petite, à Sceaux. Découvrant que se pratique réellement dans la tribu Mursi le port du plateau labial, j’eus la révélation que le racisme est culturel et par là même curable : la culture n’est pas figée (le participe latin cultura est futur). L’enfant ignore l’existence de négresses à plateau. Par contre, il se peut qu’il y ait dans l’entourage de ce petit être vulnérable au cerveau si malléable un quidam raciste, un quelconque vétéran d’Afrique qui colporte telle expression et le contamine.

Aussi loin que je puisse remonter au fin fond de mes souvenirs d’enfance – qui sont des souvenirs d’En France, puisque j’ai quitté ma Martinique natale à l’âge de quatre ans –, je n’ai pas souffert du racisme, intégrée de facto par un passeport imparable : première en français, latin, grec, tout oiseau de couleur que j’étais, oiseau des îles en Île-de-France, mais reconnue meilleure que mes condisciples franco-français à peau blanche dans le maniement de la langue de Molière et des lettres gréco-latines, fondement de la culture française.

Le racisme est soluble dans l’eau de boudin.

Le sens créole de la fête — le chanter Noël convivial unissant par des cantiques traditionnels français interprétés sur des cadences créoles entraînantes —, diluent le racisme, effacent les a priori. Connaître l’Autre, communier rend moins raciste.
Le partage du patrimoine immatériel à travers la musique, la danse, les pratiques culinaires etc… tisse progressivement les liens, et, dans ce tissage, ce métissage culturel, s’estompe peu à peu le racisme. De cette con-naissance, cette naissance avec l’Autre, naît petit à petit une génération immunisée contre le racisme.

Le racisme est soluble dans le ti punch.

De plus en plus de « Gaulois » viennent aux Antilles, d’autant que l’hiver est rigoureux, ces temps-ci, dans l’Hexagone. Il fait bon se dire qu’en France il fait toujours beau quelque part, qu’on peut se baigner toute l’année dans une mer chaude. Si toutefois le touriste déplore que le Domien confonde service et servitude, ne s’est-il pas montré arrogant ? Il faut respecter les séquelles d’un passé douloureux. L’esclavage n’a été aboli qu’en 1848… Gageons que l’Antillais, français à part entière mais entièrement à part, saura faire preuve d’une formidable capacité de résilience à condition que la France ne le traite ni en être inférieur ni en assisté : le Domien paie ses impôts comme les autres. Il n’est pas plus « assisté » qu’un Français du Nord ou de la Creuse. Lors des grèves de 2009, on a pu mesurer que l’Hexagone ignore l’essentiel sur les DOM et se fait des idées fausses. Il serait trop long de rappeler ici ce pan occulté de l’Histoire de France. Or le racisme vient de l’ignorance. Que soit appliquée la Loi Taubira dans l’enseignement pour l’éradiquer !

Le racisme est soluble dans le sang mêlé.

On voit, de nos jours, de plus en plus de couples « mixtes » et, ce qui est important, de plus en plus de couples « dominos » noir/blanche transgressant le tabou « Touche pas à la femme blanche ». L’Antillais se taille la part du lion en séduction avec son postérieur callipyge si caractéristique qu’on lit dans les magazines l’expression « derrière antillais ». Gare à lui ! Ce charme des petites fesses rondes et fermes ne suffit pas à faire supporter sa fâcheuse tendance au machisme. La phallocratie qui fait florès aux Antilles ne fonctionne pas à Paris, les préjugés archaïques qui y régissent les relations hommes/femmes sont obsolètes. Cette France qui commence à se départir du racisme en faisant ami-ami avec l’Antillais et plus si affinités, qu’elle ne soit pas traumatisée par le comportement outrancier de certains. Il suffit de deux ou trois exemples lamentables d’adultère – masculin bien sûr, c’est le noeud du problème, si j’ose dire –, pour que l’on étiquette mal le mâle antillais. Cette généralisation génère une recrudescence du racisme. Le combattre est intrinsèquement lié à la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants, et, plus largement, au respect de la condition féminine et des droits de l’enfant, donc à une grande cause nationale.

Que la France se garde de toute condescendance et de sa tendance au doudouisme paternaliste. L’Année de l’Outre-mer, des voix s’élèvent pour l’assimiler à L’Exposition coloniale avec son cortège de mépris.

Que la France reconnaisse une fois pour toutes que les sportifs ne sont pas seuls à faire de la France une championne, que les lettres « ultramarines » illustrent, elles aussi, et de façon fort brillante, la littérature française, et contribuent pour une large part à assurer désormais son rayonnement dans le monde.

Non contente d’avoir occulté que Dumas avait une aïeule noire, il a fallu que la France prêtât un nègre au mulâtre, comme si l’écrivain français le plus célèbre au monde ne pouvait avoir du sang noir…

Le racisme est soluble dans l’encre noire.

© Suzanne Dracius 2011