Trois fois trois points de suspension

dimanche 30 octobre 2011
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Trois fois trois points de suspension

Aux Mânes de Jean-Paul Soïme, Curtis Louisar et Henri Guédon

Te voici parti, toi aussi ?
Las, nos musiciens amis
S’éclipsent petit à petit

Curtis Louisar, Henri Guédon…
Nos amis musiciens s’en vont
Chacun fredonnant sa chanson

Solitaire, sans bruit ni trompette
En priant que ne cesse la Fête…
Qu’en nous résonnent à tue-tête

« Aganila », « La Filo », un jazz créole
Un air de guitare ou de viole
— On ne sait — un son qui console

En mélodieux supplément d’âme
Un rythme de biblique anagramme
Un boeuf, un harmonieux programme…

Rien d’angoissant ni de morose
De la musique avant toute chose
Sans rien qui pèse ou qui pose

Pointe-des-Nègres, 9 août 2007

* Soïme est l’anagramme de Moïse.
* Boeuf : familièrement, improvisation musicale de jazz.

(Extrait d’Exquise déréliction métisse, Prix Fetkann)

J’avais écrit ces vers à chaud, sous le coup de l’émotion, lors du décès de Jean-Paul Soïme, et c’eût été trop douloureux de le relire, à l’époque, ça m’aurait vraiment fait mal et aurait détruit le soulagement procuré par l’écriture de ce poème ; mais, avec les années, la douleur du deuil s’est apaisée, laissant place à l’esthétique. Comme il est inspiré par 3 amis musiciens, il est comme une petite chanson. Ça m’a fait un pincement de coeur de retoucher à ce poème, mais du bien de le retoucher. (Encore un jeu de mots sur les deux sens de "retoucher" : "y toucher à nouveau" et " le remanier". Là où ils sont, tous les trois, je veux croire qu’ils en sont heureux.
Je suis infiniment reconnaissante à ma traductrice américaine Nancy Naomi Carlson, car c’est lors de notre correspondance à propos de sa traduction que j’ai été amenée à retravailler sur ce poème dans la sérénité, la douceur de l’amitié née entre nous deux à l’occasion de cette traduction atténuant le chagrin du deuil des trois amis musiciens.

Pas question de casser l’organisation de rimes de 3 ! C’est d’autant plus vrai que j’ai même décidé d’aérer le poème en détachant les tercets (groupes de trois vers rimant entre eux) : cette disposition aérienne correspond mieux au thème de l’envol des âmes, non ?

L’idée à laquelle je tiens est celle de la fusion de ces 3 musiciens, qui étaient MES amis, chacun de son côté, mais n’étaient guère amis entre eux, et qui ne jouaient pas ensemble. Je les imagine réunis, dans la mort, par la musique. On s’interroge tous sur "l’après" : qu’est-ce qui nous attend dans l’au-delà ? Quel est le "programme" ? Moi je voudrais qu’il soit "musical", pour ces trois-là, qu’ils se soutiennent mutuellement en faisant de la musique ensemble pour l’éternité, qu’ils fassent un "boeuf" ensemble, du jamais vu de leur vivant. C’est pour moi une consolation, une pensée qui me réconforte, m’aide à accepter leur absence, une vision excitante, presque cinématographique, façon "Blues Brothers"…

Je voudrais créer, par la magie poétique, un spectacle inouï, improbable de leur vivant. Or je trouvais que cette vision n’était pas assez mise en lumière dans ma première version. D’où cette nouvelle mouture, qui respecte "l’organisation de rimes de 3" que ma traductrice aime tant — et que j’aime aussi, même si j’ai failli la trahir : mais ça arrive, n’est-ce pas, que l’on trahisse un peu ce ou ceux que l’on aime ; l’important est de réparer, de reconnaître ses erreurs, et c’est ce que je tente de faire : ERRARE HUMANUM EST, PERSEVERARE DIABOLICUM ! Trois mille mercis à Nancy !
D’où ce tercet ajouté, allégé par rapport à ma précédente forme, mais qui contient bien le thème du "boeuf" des 3 ensemble, et rend bien mon intention d’opérer une réunion des 3 post-mortem, de créer un trio qui n’a jamais existé pendant leur vie. L’autre avantage de cette répartition en 6 tercets est que l’on obtient ainsi un multiple de 3 permettant de visualiser ce fantomatique trio fantasmatique jouant ensemble dans les nuages, grâce au nouveau trio de rimes :
"âme"
"anagramme "
"programme".
Je ne fais pas systématiquement des rimes dans mes poèmes, mais ici, cela s’imposait, puisque la rime subsiste, de nos jours encore, dans les chansons, et que ce texte est une chanson, car inspiré par des amis musiciens.

À la fin, pour être fidèle au "Sans rien qui pèse ou qui pose", j’ai supprimé les troisièmes points de suspension, que j’ai déplacés (plus haut, après "programme"). Comme ça le poème reste en suspens, "Sans rien qui pèse ou qui pose", ni ponctuation ni rien qui l’alourdisse.

Ô coïncidence, c’est la Toussaint, demain sera le Jour des Morts… Mais " il n’y a pas de coïncidences, que des correspondances, baudelairiennes en diable" (auto-citation de RUE MONTE AU CIEL)…