L’Autre qui danse de Suzanne Dracius et la théorie fanonienne de la violence

mardi 1er janvier 2002
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L’Autre qui danse de Suzanne Dracius
et la théorie fanonienne de la violence
Abstract
d’après Odile Ferly, Clark University, USA, 01/ 01/ 2002, « Ingenta »

Selon Fanon, théoricien psychiatre, le colonisé est marqué du sceau de la violence (psychologique et physique, qu’il s’inflige à lui-même ou qu’il dirige sur l’autre colonisé plutôt qu’envers l’oppresseur). Cette violence, mal éclairée, se présente sous forme de lactification, par le métissage ou dans l’adoption du mode de vie et des valeurs du colonisateur. Ainsi, la violence se présente sous forme de torture morale (pouvant aboutir au suicide, à la folie) ou physique (la mort). Cette agression se manifeste dans un premier temps envers le “frère” colonisé. La violence se manifeste envers l’autre et envers soi-même (tendances suicidaires). On note un parallèle entre cette violence et le manque de pouvoir politique dans la littérature nationale. À Porto Rico, la violence est l’aboutissement du manque d’autonomie de l’île et du lavage de cerveau de la part de l’oppresseur.
Les écrivaines antillaises, dont Suzanne Dracius, évoquent dans leurs textes ce mécanisme de violence mal dirigée dont les femmes sont les victimes. Plusieurs critiques ont remarqué les lacunes de la théorie fanonienne (lactification) en matière de “différences masculin-féminin”. Malgré cela, beaucoup d’auteures antillaises ont reconnu la validité des propos de Fanon, dont Suzanne Dracius.
La trajectoire de la protagoniste de Dracius, Rehvana dans L’Autre qui danse, se déroule (dans un procédé mimétique) à partir de l’Afrique pré-coloniale (représentée par les Ébonis, une secte parisienne de jeunes Antillais) jusqu’en Martinique et de retour à Paris. Son parcours reflète ainsi la diaspora afro-caribéenne depuis cinq siècles : arrachée à la terre africaine et réduite à l’esclavage et, depuis les années 40, poussée à la dérive vers la Métropole pour des raisons économiques et politiques.
Ce parallèle suggère que l’attitude de Rehvana emblématise celle de nombreux Antillais. Cependant, dans le roman, les trois phases de la diaspora noire sont faussées. Ainsi, le départ de « l’Africaine » Rehvana, à la fin de la première partie du roman, est un trucage (une invention d’Ébonis complètement séparée de la réalité) ; la Martinique vers laquelle elle revient, dans la deuxième partie, est le produit de son imagination (le texte insiste sur le fossé entre la Martinique que Rehvana espère et celle qu’elle découvre), tandis que la belle Métropole, vers laquelle elle revient, ne véhicule que la pauvreté : elle y mourra de faim.
` Plutôt que de trouver son identité culturelle, dans la soi-disant secte africaine et en Martinique, Rehvana ne connaît que la douleur physique et psychologique ; la faim, le froid, le malaise et l’abus. L’attitude masochiste de Rehvana est soulignée par ses origines de classe moyenne : elle pourrait jouir du confort, de l’appui de ses parents mais les rejette. Donc ici aussi, comme chez les écrivaines haïtiennes, la violence endurée est en partie infligée, mais le procédé est renversé : le but de Rehvana n’est pas de blanchir mais, au contraire, d’élaborer une authenticité noire, ce qui est aussi dangereux qu’irréel. Ainsi que Fanon l’affirme dans Antillais et Africains (1955), les Antillais noirs qui, après la Seconde Guerre Mondiale, aspirent au mythe noir (« le grand mirage noir »), sont aussi aliénés que ceux qui souffrent d’un complexe de lactification. Ces deux comportements sont improductifs parce qu’ils n’aident pas les Antillais à reconstruire leur vraie identité, qu’elle soit noire ou blanche : « il semble donc que l’Antillais, après la grande erreur blanche, soit en train de vivre maintenant dans le grand mirage noir » (Fanon, 1955 : 31). De nouveau, on voit comment la violence de Rehvana plonge ses racines dans l’aliénation véhiculée par la colonisation.
De plus, la souffrance de Rehvana dans la secte est liée à sa condition de femme. Dans la scène initiale du roman, Rehvana s’enfuit de la secte et refuse la cicatrice imposée exclusivement aux femmes durant la fausse cérémonie. Plus tard, quand la secte subit des problèmes financiers, c’est une femme de nouveau, Fassou, qu’on utilise comme bouc émissaire et qui expie pour le reste des Ebonis en se soumettant publiquement à la flagellation. Finalement, Rehvana est battue en public par le chef de la secte, Abdoulaye, et ce par pure jalousie. Victime impuissante, elle ne porte pas plainte et se retourne vers lui. Finalement, quand elle le quitte, c’est pour un homme encore pire, le Martiniquais Eric, qui l’utilise pour ses besoins sexuels, financiers et domestiques. Elle ne le quittera que parce qu’il la chassera pour la remplacer par une autre.
Abdoulaye et Eric sont violents parce qu’aliénés. Abdoulaye ne trouve pas d’identité positive antillaise : son adoption d’une identité antillaise est dénoncée par l’auteur comme fausse et destructrice. Eric, par contre, représente certains Antillais totalement irresponsables car ils dépendent de la politique et de l’économie des DOM et cherchent une échappatoire à leur manque de pouvoir en perpétrant la violence envers les plus démunies, les femmes.
Les auteures caribéennes ou antillaises, comme Dracius, présentent dans leurs textes un lien explicite entre la violence domestique, culturelle et l’aliénation. Cependant, Dracius soutient l’assimilation politique, contrairement à ses consœurs portoricaines.
Dans des sociétés aussi variées que Porto Rico, Haïti et les Antilles françaises, ces écrivaines ont embrassé la théorie fanonienne, théorie encore pertinente malgré les 40, 50 années passées depuis son élaboration.