Bovarysme créole d’Emma B ou marronnage féministe triomphant dans « De sueur, de sucre et de sang » de Suzanne Dracius

par Hanetha Vété-Congolo, Maine (USA)
jeudi 16 avril 2009
popularité : 18%

Article paru en anglais sous le titre "Suzanne Dracius’ Creole bovarysm or Emma B.’s Triumphant Feminist Marronnage in « De sueur, de sucre et de sang » ", Wadabagei, A Journal of the Caribbean and its diaspora, Vol. 10 No. 1 (Winter 2007), pp. 73-97

Par Hanétha Vété-Congolo (Ph. D)
Bowdoin College, Brunswick, Maine (USA)

Traduction française :

Bovarysme créole d’Emma B ou marronnage féministe triomphant dans « De sueur, de sucre et de sang » de Suzanne Dracius

Après la publication de L’autre qui danse en 1989, l’auteur féminin martiniquais Suzanne Dracius est revenu en 2003 avec Rue Monte au ciel, une collection de vibrantes histoires courtes. Ses oeuvres articulent des thèmes qui dévoilent l’essence et la psyché des Caraïbes qu’elle glorifie ou dénonce pour l’avancement des peuples des Caraïbes et plus largement la région des Caraïbes dans son ensemble. À cet égard, la transgression et le tabou, qui ont une signification symbolique dans les sociétés des Caraïbes, sont employés dans une de ses histoires courtes, « De sueur, de sucre et de sang », pour articuler un discours social et féministe. Elle utilise la figure fortement symbolique du Nègre marron et l’idéologie du marronnage pour créer un marronnage en abîme qui a une signification esthétique et idéologique. Le marronnage, qui est enraciné dans l’histoire, est défini par Édouard Glissant comme suit : « ... c’est l’organisation d’une économie de survie — et parfois violente » (1997, 113).
En tant qu’auteur, Dracius elle-même est une Marronne, exactement comme Emma, son personnage féminin iconoclaste. D’une part, grâce à une série d’oppositions binaires, l’auteur change complètement un certain nombre de symboles idéologiques pour accentuer sa propre idéologie et créer son esthétique. D’ailleurs, elle emprunte le personnage de l’Emma du Madame Bovary de Flaubert et la créolise en la faisant exécuter des contrats dont la signification et le symbolisme sont particulièrement appropriés à la culture des Caraïbes. D’autre part, le personnage transgresse avec autorité les conventions de genre et raciales de son ethnoclasse aristocratique et devient une marronne pour gagner sa liberté et pour affirmer son individualité et son féminisme. Par ses actions séditieuses elle énonce radicalement que le marronnage et la liberté ont un prix et qu’il est important de combattre pour, même au prix de sa propre vie. Pour réaliser cela, Dracius commence en attribuant à Emma les traits d’une simple esclave. Alors elle la transforme en esclave rebelle qui devient un Nègre marron dont la mission unique est de combattre pour la liberté. Le marronnage va de pair avec la transgression.

En premier lieu, la transgression a un impact indéniable sur la psyché des Caraïbes. Elle a un sens littéral et un sens figuré. D’un point de vue historique, l’esclave dans les colonies françaises a constamment cherché à transgresser les règles contraignantes du système esclavagiste qui réglait sa vie. Le terme « Nègre marron » s’applique à ceux qui se sont manifestement et physiquement opposés au système. Aujourd’hui, le nom de Nègre marron inclut n’importe quelle forme de transgression et singularise également ceux qui s’opposent à la répression secrètement et métaphoriquement. Dans son essai Des colonies françaises (1842), l’abolitionniste français Victor Schoelcher affirme que beaucoup d’esclaves sont devenus Nègres marrons dès qu’ils ont été introduits dans les colonies. La fierté, le défi, une conscience alerte et l’amour de la liberté les caractérisaient. Cette dernière caractéristique les a poussés à opposer une résistance en se sauvant des plantations et à chercher refuge dans les mornes, d’où le terme de marronnage. Bien qu’ils aient encouru le risque d’être repris et sévèrement punis, ils n’ont cessé d’organiser constamment des incursions pour affaiblir les propriétaires d’esclaves et pour affirmer leur liberté gagnée.
Dans « De sueur, de sucre et de sang », Emma comporte à première vue les caractéristiques d’une esclave sans voix et impuissante. Premièrement, elle vit sur une plantation qui a maintenu tous les signes de l’histoire passée de l’esclavage. Deuxièmement, elle est pratiquement considérée comme une esclave par son mari et vit en captivité. Cependant, elle se révolte pour devenir une marronne, en défiant les règles que son mari sexiste et sa classe sociale lui imposent pour annihiler sa volonté et sa liberté. Pour surmonter ces empêchements sociaux et de genre qu’est cette injustice, elle transgresse une série de tabous indicibles.
En premier lieu, Emma fait face à un tabou historique, à un tabou social, à un tabou de genre et à un tabou racial. Comme mulâtresse, en tant que métisse, selon la hiérarchie aristocratique lui sont interdits les penchants sexuels pour les mâles noirs. Bien qu’elle soit métissée, son statut social et son teint clair font d’elle une presque blanche. Historiquement, quoique le Code noir qui a réglementé les colonies françaises et les esclaves ait stipulé qu’ils seraient sanctionnés par une amende, beaucoup de propriétaires d’esclaves masculins blancs ont eu des enfants avec leurs esclaves femmes noires. Cependant, le Code noir, promulgué par la plus haute autorité, ne mentionne pas une telle punition pour les femmes qui auraient perpétré le crime de porter des enfants d’esclaves. En conséquence, cette lacune suggère qu’une telle abomination était inconcevable.
Nonobstant cette prohibition, Emma éprouve un désir fort pour les mâles noirs qui travaillent dans la distillerie, et dont les voix mâles et les coffres robustes sont les seuls attributs qu’elle peut entendre et voir. Sa transgression se situe dans son attraction érotique pour le côté sensuel du corps masculin noir. En cela, ce personnage féminin est fortement iconoclaste d’autant plus qu’elle transgresse un deuxième tabou. En effet, la distillerie est dans les colonies françaises l’endroit où la canne à sucre est transformée en sucre et en rhum, et par conséquent elle symbolise l’esclave. C’est l’espace de l’esclave. Il résume également l’esclavage en soi. Le mari d’Emma lui interdit strictement d’y aller, mais la jeune femme défie cette prohibition par son fort désir de liberté. Sa transgression est totale, car elle est à la fois mentale et physique. À la lumière de ce qui précède, Emma, qui défie ce deuxième tabou significatif, est un Nègre marron. Dans ce contexte, le terme tabou correspond à la définition de Freud :
« La signification du tabou, comme nous le voyons, diverge dans deux directions contraires. Pour nous, cela signifie d’une part “sacré”, “consacré”, et d’autre part “obscur”, “dangereux”, “interdit”, “malpropre” » (Freud, 1918).
D’une part, ce qui est interdit est sacré pour Emma, tandis que c’est obscur, dangereux et malpropre pour ceux qui interdisent. Quelque constantes qu’aient été les révoltes d’esclaves, on ne rapporte pas grand-chose au sujet de femmes marronnes. Quelques noms sont demeurés dans la mémoire des Caraïbes, telles que Nanny en Jamaïque ou Lumina en Martinique (mais cette dernière est une héroïne de la période post-esclavagiste : 1870), et Solitude en Guadeloupe. Pour combler ce vide, Suzanne Dracius crée un espace où les femmes peuvent clairement exprimer et en paroles et en actes leur concept de marronnage. Comme l’auteur l’affirme : « Il y a..., dans Rue Monte au ciel comme dans l’ensemble de mon œuvre, ce que j’appellerais une théologie du marronnage[…] ».
Pour Dracius, cette théologie du marronnage est une forme de théologie de libération et son personnage féminin d’Emma l’incarne. En faisant transgresser par son personnage féminin principal un tabou de castration et en la faisant devenir une Marronne, un Nègre Marron femelle, dans « De sueur, de sucre et de sang », Suzanne Dracius, qui se considère elle-même comme une Marronne, articule un discours féministe. Elle déclare : « Marronne, je veux me dégager du carcan de cette condition féminine. Et c’est ce que font mes héroïnes, sans être castratrices pour autant. » (Suzanne Dracius, mars 2005). Selon cet éclairage, l’auteur elle-même articule un premier niveau de marronnage littéraire et idéologique. Quant à Emma, comme un Nègre marron, elle articule un discours féministe pour contredire et contrer le système social répressif à l’égard des femmes. Elle est elle-même une féministe. Donc, en vertu de tout ceci, si Emma est créolisée, le concept de Marronnage est universalisé.
Avant de démontrer qu’elle est une féministe et une Marronne, Emma passe par un processus progressif de déclenchement et de maturation qui mène à sa mutation. Son autoritarisme suit une progression régulière qui évolue de la passivité apparente à l’action active et d’une défense psychique à une initiative plus physique. Comme précédemment indiqué, Emma qui est littéralement une esclave, du fait de son genre, fait face à beaucoup d’obstacles. La première et principale interdiction qu’elle doit supporter est énoncée trois jours après son mariage par son mari, Maître Émile B. D’une voix sentencieuse et d’une façon paternaliste il lui a conseillé de ne jamais aller à la distillerie, de la manière suivante :
« Le troisième jour après ses noces, Maître Émile B. lui a posé sur les lèvres un court baiser, puis lui a recommandé, en s’en allant, de ne surtout pas s’aventurer du côté de la distillerie. » (Rue Monte au ciel, 87).

Emma, qui est une mulâtresse, est une adolescente de seize ans quand elle se marie avec le vieux Maître B. Cette situation fait écho à celle qui est présentée dans Madame Bovary de Flaubert. Bien que la race de Maître B. ne soit pas indiquée dès le début, on suggère qu’il est lui aussi un mulâtre, un « presque blanc », ou appartient à la caste « béké ». Dans la société martiniquaise d’aujourd’hui, ce nom est accordé aux descendants des anciens colons blancs propriétaires d’esclaves. Tout d’abord, il est notaire, position que seuls ceux de cette caste « béké » ou mulâtre pouvaient tenir.
Deuxièmement, il a hérité d’une distillerie dont la propriété était, à l’époque, irrémédiablement associée à l’oligarchie blanche ou à la classe mulâtre émergente, au début du XXè siècle. Troisièmement, le terme employé pour l’identifier, qui est « Maître », a une double connotation. D’abord elle réfère à son métier professionnel en tant que notaire, mais d’une manière primordiale, elle fait référence au statut historique autrefois détenu par sa caste. Les membres de cette caste étaient Maîtres au sens anglais de « Masters », maîtres par opposition à esclaves. Le terme n’est également pas fortuit puisqu’il est le maître d’Emma, en tant qu’époux, selon les lois du mariage en vigueur à cette époque. En conclusion, alors que son étude notariale est située « à la rue Perrinon » dans la capitale de Martinique, Fort-de-France, où la plupart des entreprises de békés se trouvaient jusqu’au milieu du vingtième siècle, la distillerie qu’il possède est située à Didier, une des collines de la capitale. La plupart des résidences des békés à Fort-De-France étaient également localisées là :
« Outre son étude notariale sise à la rue Perrinon, au centre-ville, Maître Émile a hérité d’une antique petite distillerie qui s’obstine à vivoter, là-haut, sur le plateau Didier. »(87).

Ainsi que le déclare Suzanne Dracius, « la bourgeoisie mulâtre, émergente en ce début du XXè siècle, suivait le modèle béké. Au début, à la première page, plane une équivoque volontaire concernant le statut de béké ou de mulâtre, mais il s’agit bel et bien de mulâtres ; c’est une fiction basée sur une authentique histoire familiale, et mon grand-oncle Émile Boisson, frère de ma grand-mère paternelle, était un mulâtre, non un béké — voir page 88 : “sa barbe bleuâtre de mulâtre”. C’est ce qui est frappant, cette manière dont la mulâtraille d’alors calquait son comportement sur celui des békés. Emma transgresse, là aussi, en n’obéissant pas à l’abominable devise : “Blanchissez la race !” répétée naguère dans les familles mulâtres, pour échapper à la “malédiction nègre”. »

La deuxième règle qu’Emma ne devrait pas transgresser implique qu’elle ne doit jamais aller à Morne Coco. Bien que ce quartier soit voisin, il n’est pas d’un niveau assez élevé pour sa position sociale à elle :
« La jeune mariée ne va jamais au Morne Coco, pourtant de l’autre côté de la route. Ce n’est pas un endroit pour elle, à en croire la dodue Sonson. » (87).
Au début, Emma ne s’oppose pas manifestement à ces codes explicites qui reflètent le rapport insuffisant et insatisfaisant avec son nouveau et vieux mari. Cependant, elle se rend entièrement compte de la domination et de l’exigence de soumission aveugle de la part de son mari. Elle ne peut exprimer aucune objection, mais néanmoins elle se rebelle intérieurement, comme le suggèrent ses pensées centripètes :
« Qu’est-ce qu’il s’imagine ? pense Emma en protestant intérieurement. (Se récrier ouvertement, il ne faut même pas y songer…) » (88).
Ces pensées sont une forme de protection de l’individu et une révolte tacite contre la soumission qu’on attend d’elle. Cette première réaction semble être passive puisqu’elle est psychique et interne. Malgré cela, sa conscience la rend vibrante.
Il est évident qu’Emma, qui est entrée dans ce mariage à un très jeune âge, à peine sortie de l’enfance, soit infantilisée par son mari. Elle est sous sa tutelle, justifiée par son âge et son genre. Elle est attachée à son mari par un rapport maître / esclave, et l’on affirme clairement qu’Émile est son « seigneur et maître » (93). Suzanne Dracius présente son deuxième niveau de marronnage littéraire en faisant d’une mûlatresse une esclave à la recherche de la liberté.
Tous les efforts sont faits pour soumettre la jeune fille qui a été « sacrifiée à l’autel des convenances bourgeoises… » (98). Elle est également confinée dans un rôle sexiste et docile prévu. Tout d’abord, sa maternité est programmée et l’on s’attend à ce qu’elle soit une bonne épouse et mère, à tel point que le trousseau pour ses futurs enfants est déjà préparé par ses domestiques :
« En attendant les premières couches de Madame, la petite Da s’ingénie à chouchouter chimériquement le trousseau du futur premier-né. […] Après le harnachement de la mariée, on noie Emma dans la layette. On prépare prématurément son accouchement comme si on n’attendait que cela d’elle, comme si elle n’était bonne qu’à cela : mettre au monde de la marmaille B… Des légitimes. » (92-93).

La vie laxiste de son mari est en opposition avec sa réclusion imposée, à tel point que quand il est maintenu en ville censément pour son travail, une cousine est déléguée pour chaperonner Emma et la maintenir sous contrôle :
« Chaque fois que Maître Émile a soi-disant “besoin” de déjeuner en ville, il délègue “Cousine Herminie” […] pour faire auprès de sa jeune femme office de chaperon occasionnel […] » (94).

Elle vit par procuration et par conséquent dans un monde virtuel et restreint. Les merveilles du vaste monde extérieur sont hors de portée de cette jeune femme dans la fleur de l’âge :
« Rien. Emma ne peut rien voir. Rien découvrir. […] Tout est transmis, distillé. Du monde extérieur ne parviennent que des échos déformés par les babillages de servantes ou les radotages de vieilles filles. » (97).

Alors qu’aucune protestation manifeste ne semble être possible, la nature des pensées d’Emma est un autre signe tacite qui démontre sa controverse profonde. Le dédain, l’ironie et le sarcasme que revêtent ses pensées sont indicatifs d’une volonté forte de résister, comme d’une personnalité forte. C’est une des qualités que Schoelcher (1842) a découvertes chez les esclaves :
« Privés de nourriture, épuisés de besoin ou déchirés sous le fouet le plus cruel, le calme prodigieux [des esclaves], leur oeil sec, leur figure impassible, l’expression de leurs traits infernalement satyriques au milieu des plus atroces douleurs, vous prouvent qu’ils sont plus forts que la barbarie même. Ceux que la nature a doués d’un si grand courage ou d’une telle puissance de caractère, s’ils ne se déterminent à aller vivre en marrons dans les bois, comme des bêtes fauves, restent séparés de l’habitation. J’ai vu quelques-uns de ces indomptables noirs qui eussent sans doute été de grands hommes dans le monde civilisé. On en cite qui se sont tués sans autre motif, sans autre but que celui de faire tort à leur maître ».

Grâce à sa nature forte, elle oppose encore une autre résistance interne à cette adversité. En contrepoint du fait d’être forcée à vivre à l’intérieur de la maison sous une surveillance constante, elle cherche la liberté en dedans d’elle-même par des réflexions mentales profondes. La tonalité dénonciatrice de ces réflexions intérieures dévoile sa conscience astucieuse de son état d’esclave :
« Parce qu’elle est femme, Emma serait condamnée à croupir à longueur de journée dans cette grande maison sans attraits, avec pour seuls amis ses livres ? » (97).

En même temps que sa conscience, son attitude mentale est l’expression d’une première révolte, elle-même annonciatrice d’une autre révolte, plus intense et plus active. Elles constituent également un marronnage insidieux. Ainsi, en dépit des interdictions fermes, sa forte attraction pour la mystérieuse distillerie demeure. Cette dernière est même dépeinte comme un amoureux bien-aimé. Par conséquent, pendant la toute première semaine de son frustrant mariage, elle se cache de son mari à l’aube pour avoir des aperçus de la route qui mène à la distillerie où « de hauts hommes aux beaux corps noir-bleu qu’elle ne fait que voir passer » (99) vont travailler. Cette relation cachée mais palliative provoque une agitation et une émotion intérieures profondes et est de loin plus satisfaisante que son mariage terne avec Émile. Emma agit exactement comme un amoureux impliqué dans un adultère extraconjugal :
« […] la jeune épousée à demi éveillée vola comme en un rêve jusqu’au bout de la véranda […] elle savait pouvoir regarder tout son soûl deux-trois courbes de la longue tracée menant à la distillerie. Jamais elle ne pourrait embrasser d’un seul regard tout le chemin, elle le savait : des touffes de bambous géants en masquaient la majeure partie. Mais là où ces chevelures crépues consentaient à s’écarter, jaillissait un trou de lumière découvrant un bout de sentier. Emma n’avait pas besoin de plus. » (88-89).

Elle est également attirée par une autre prohibition implicite. En tant que mulâtresse, elle ne devrait pas se mélanger sexuellement et avec émotion avec les mâles noirs. Les corps érotiques de ces derniers et leurs capacités sexuelles implicites sont une menace pour la virilité d’Émile :
« Peut-être Émile redoute-t-il la charge érotique puissante qui émane de ces grands corps souples aux muscles longs et saillants, à la peau irisée de sueur ? » (88).

D’ailleurs, quand elle va dehors, elle souhaite pouvoir voir le « mâle-bougre » dont elle peut entendre la voix (89). L’attraction, l’attirance pour ces « gigantesques hommes noirs » est d’autant plus irrésistible et frustrante que « Si la jeune femme les entend, c’est qu’ils sont encore invisibles, et, sitôt qu’elle les aperçoit, Emma ne peut plus les entendre, ils sont trop loin. » (97).
Malgré tout, le personnage lui-même révèle que ce qui l’attire vraiment est l’extérieur :
« Ce qui l’attire, c’est l’extérieur » (92).

En fait, son agitation intérieure est telle qu’elle sent une confusion sans précédent. Elle est attirée vers l’extérieur, mais son souhait final est de pénétrer à l’intérieur de la distillerie et de découvrir ce monde. L’extérieur de la maison ainsi que l’intérieur de la distillerie représente l’émancipation et la connaissance. Ensuite, après avoir identifié sa condition et exprimé psychiquement son désaccord, elle articule des souhaits. C’est un deuxième niveau de révolte. Elle veut découvrir la vie et l’alchimie captivantes de la distillerie, et surtout acquérir la connaissance qui s’y cache. C’est la libération finale, pour elle qui vit en prison :
« Elle voudrait aller au-dedans, voir ce qu’ils y font, dans cet antre, apprendre comment ils s’y prennent, ces géants qu’elle entr’aperçoit quotidiennement, qu’elle observe à la dérobée, oui, découvrir comment ces grands hommes-là parviennent à métamorphoser en rhum le jus des cannes à sucre. » (98).

Suzanne Dracius inverse le symbole historique représenté par la distillerie, puisque historiquement il stipule la captivité de l’esclave. Or c’est dans ce contexte un synonyme de liberté. C’est le troisième niveau du marronnage littéraire et idéologique directement opéré par l’auteur.
En plus des règles auxquelles elle doit adhérer, Emma fait face à une société sexiste défavorable dont les préjudices et préjugés contre les femmes sont favorisés par les femmes elles-mêmes. Les personnages féminins secondaires, Man Sonson, Sirisia et Herminie n’appartiennent pas à la même classe sociale puisque les deux premières sont des domestiques et Herminie, une vieille aristocrate. Par ailleurs, alors que Sonson et Herminie sont tout à fait vieilles, Sirisia appartient à la nouvelle génération comme Emma. Cependant, comme Man Sonson et Herminie, Sirisia ne remet pas en cause les sévères règles sexistes qui régissent la vie des femmes. La condition féminine n’a pas évolué depuis le temps de Man Sonson et Herminie. À la lumière de tout cela, Emma devient leur voix et la voix singulière qui contredit le tabou que ces autres femmes ont accepté. Elles adhèrent sans contestation au statu quo et à l’infériorité féminine admise. C’est Man Sonson qui invite Emma à se comporter selon les normes de sa classe sociale et à être une bonne femme au foyer :
« Faut se conduire en dame comme il faut, savoir tenir son intérieur, commente Sonson. » (92).
Réfléchissant sur son destin en tant que femme dont on attend seulement qu’elle porte des enfants et soit une bonne mère, Emma prévoit ironiquement la réaction de Man Sonson. La vieille domestique se fait l’écho du déterminisme chauvin au sujet du rôle des femmes, du statut et de leur état inaliénable comme « sexe faible ». Emma pense sarcastiquement que Man Sonson répondrait certainement à sa question de cette façon :
« C’est ce qui est dans l’ordre des choses : Madame sera une bonne épouse et une bonne mère d’enfants. » (93).
Man Sonson a intégré ces valeurs qui sont nuisibles à son propre genre, de sorte qu’elle va jusqu’à affirmer qu’on ne devient une femme qu’après avoir donné naissance :
« Après vous vous réveillez femme. Après seulement. » (94).
Quant à la marraine aristocratique d’Emma, elle lui fait une remarque et un rappel à l’ordre, précisant que sa féminité, sa sensualité et son érotisme ne devraient jamais être suggérés, ni son corps jamais être montré, car ce sont des indicateurs d’un potentiel pour le plaisir sexuel :
« … Mais tu es à demi nue ! Tous tes tétés sont dehors !? Mon Dieu Seigneur ! Qu’est-ce que c’est que ces dévergondages ? Est-ce que ce sont des manières de jeune dame de bonne famille ? […] Quelle effrontée !... Ma chère, on n’épouse pas quelqu’un pour faire honte à la personne ! Que dirait ton mari s’il te voyait dans cet état ? » (96).

En réponse, Emma hausse les épaules avec impertinence (96). En même temps que ses pensées contestataires, cette attitude indique qu’Emma s’oriente graduellement vers une rébellion radicale et finale. Ces paramètres montrent également un sens de la patience et de l’organisation. À l’insu de tous, elle prépare son coup et sait qu’elle doit attendre. Exactement comme les esclaves, les marrons qui se caractérisaient par leur conscience. Ils se rendaient entièrement compte de leur situation difficile. Victor Schoelcher (1847), qui décrit une vente d’esclave en Martinique, est convaincu que la jeune fille qui est vendue se rend compte de sa condition : « Je suis persuadé, moi, qu’elle comprenait sa position, quoique née dans la servitude. »
Il en est ainsi d’Emma. Elle est caractérisée par sa conscience, son réalisme et sa lucidité vis-à-vis de sa situation difficile. En cela elle est une « fanm doubout », le terme créole pour désigner une forte femme. Ces qualités suggèrent également qu’elle agisse méthodiquement et logiquement. Elle se rend compte de l’inégalité et de la séparation entre son monde et l’extérieur, car elle les montre du doigt de manière accusatrice. Ce personnage est fortement iconoclaste et symbolique. Elle est une mulâtresse qui aspire à renouer les liens perdus avec le côté noir d’elle-même, d’où son attirance pour les ouvriers. Elle est également envieuse de leur liberté :
« On a dressé une barrière entre Emma et ce monde-là…. entre leur monde et le sien, entre leur parler et le sien. Entre leur peau et la sienne. Entre leur sexe et le sien. » (99).
En faisant une mulâtresse mourir d’envie de découvrir à tout prix la vérité cachée dans une distillerie, qui incarne la plus basse classe sociale noire, comme l’esclavage intrinsèquement, tel est le quatrième niveau du marronnage littéraire identifié par Suzanne Dracius.
À toutes ces interdictions manifestes et secrètes s’ajoute l’inactivité d’Emma. Elle se rend compte qu’elle est condamnée à être inactive dans cette vie monotone et prédéterminée avec Émile. Aucun accomplissement personnel n’est imaginable :
« Elle aussi se sait condamnée à de longues phases d’inaction statique, à guetter quelque chose, aussi…”(91-92).
Briser toutes ces interdictions est consciemment une manière pour elle d’exprimer sa résistance et d’affirmer sa présence au monde en tant qu’être et en tant que femme. Pour échapper à son statut d’esclave privée de voix, Emma doit devenir marronne et maîtresse de son propre destin. Ensuite, après avoir eu une révolte psychique et apparemment passive, elle doit réagir physiquement et activement. Par conséquent, comme une vraie marronne, elle se sauve de sa demeure jusqu’à la distillerie et devient une fugitive clandestine :
« Profitant de la sieste de Marraine à la vigilance assoupie après son copieux déjeuner, Emma s’est glissée, preste mangouste, jusqu’aux abords de l’Autre Monde. Clandestinement, jouissant de sa désobéissance, elle s’est faufilée au-dehors sans que Man Sonson s’en doutât, et même à l’insu de Sirisia, personne pourtant très “en affaires”. » (100).
Cette fuite est d’autant plus intense, symbolique et semblable à celle d’un marron que la distillerie est « dans les bois ». Elle fait face aux mêmes dangers et aux mêmes épreuves que les marrons dans leur fuite vers la liberté :
« Elle suffoque, a peur des serpents… Elle se précipite, palpitante ; ses pieds se prennent dans les racines, les basses branches lui giflent la figure. Très vite, elle ne voit plus le soleil, happé par les frondaisons. L’air lui manque, elle n’y voit plus clair. La sueur lui coule dans les yeux. Jamais elle n’est allée si loin. Jamais elle ne s’est enfoncée si profondément dans les bois […] » (100).

Comme un marron et en tant que marronne, Emma est un héros. En agissant d’une manière si provocante et en agissant réellement, elle montre sa féminité et son féminisme au sens fort. Elle refuse d’être l’esclave de son mari, du conformisme social et des bonnes moeurs. Grâce à sa conscience, elle refuse d’être l’esclave de son genre. Elle est par conséquent une femme moderne et une féministe dont l’action prend une connotation subversive et politique. Sa révolte est totale, premièrement parce qu’elle est avant tout intérieure et exprimée par des pensées provocatrices. Deuxièmement elle se déplace radicalement à l’extérieur en même temps qu’elle prend une dimension physique. Par l’audace d’aller seule et clandestinement à la distillerie, Emma montre sa solidarité non seulement avec les ouvriers noirs, mais également avec les femmes de la plantation. Sa solidarité avec ces femmes est exprimée par le fait qu’elle leur offre une alternative au modèle sexiste qu’elles adoptent. Cependant, en montrant sa détermination à définir son propre destin, sa propre destinée, elle démontre que ce marronnage a un prix. La subversion d’Emma lui coûte trois doigts :
« Son sang a giclé sur les cannes, éclaboussé la bagasse.
L’escapade à la distillerie a coûté à Emma trois doigts, dans le jaillissement de son sang. Tel fut le prix. » (101).

Le Nègre marron pouvait faire face à de sévères punitions corporelles s’il était repris par son maître. Malgré le coût, il est clair qu’Emma, qui a été avertie par son mari du danger, a choisi délibérément d’offrir son corps en sacrifice pour son émancipation. Il est donc suggéré que le marronnage et le combat pour la liberté impliquent le courage. La liberté est parfois gagnée par le sacrifice et la souffrance. Contrairement à la Madame Bovary de Flaubert, l’Emma B. de Suzanne Dracius est triomphante, grâce au marronnage littéraire et idéologique final de l’auteure caribéenne. Cette Emma est créole, et Suzanne Dracius a pris soin de lui attribuer les principales caractéristiques positives d’un esclave. En conséquence, elle la dote alors des caractéristiques d’un Nègre marron, pour rendre le personnage et son combat bien plus symboliques et significatifs. Emma n’est jamais passive ni docile ni soumise. Ses pensées et désirs subversifs la mènent à une action radicale qui la libère et stipule la libération de son genre dans son ensemble, en vertu de quoi le concept de marronnage est universalisé et non confiné aux Caraïbes. La signification de son marronnage réside dans la nature des tabous qu’elle transgresse aussi bien que dans le radicalisme de sa transgression. Parallèlement à l’action iconoclaste de son personnage, Suzanne Dracius renverse les idéologies établies grâce à un incisif marronnage en abîme.

OUVRAGES CITÉS :
Dracius, Suzanne. Rue Monte au ciel. Desnel. Paris : 2003.
Freud, Sigmund. Totem and Taboo, resemblances between the psychic lives of savages and neurotics. Chapter 2 : ‘Taboo and Emotional Ambivalence.’ Moffat, Yard and company. New York :1918.
Glissant, Édouard. Le discours antillais. Gallimard. Paris : 1997.
Schoelcher, Victor. Des colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage, Paris : 1842.


« Scènes des colonies. Ventes publiques d’hommes et de femmes », in Revue indépendante, 25 mars 1847.