Courrier de lecteurs sur RUE MONTE AU CIEL

Courrier de Bruno Viard, professeur à l’Université de Provence
jeudi 19 mars 2009
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- Voir aussi Courrier des lecteurs sur Rue Monte au ciel

Chère Suzanne,
J’ai enfin lu Rue Monte au ciel après l’avoir mis de côté pour cause de trop de travail en même temps, puis je l’ai égaré et cela a interrompu ma lecture.
La meilleure preuve de mon appréciation, c’est que j’ai enjambé nouvelle après nouvelle sans me lasser ni me faire prier. Voici quelques-unes de mes impressions.
Votre langue et votre verve sont remarquables. C’est très écrit. Il me semble que vous avez fabriqué une nouvelle variété de créole avec votre culture gréco-latine et autre, un métissage aux composants inédits, un mélange d’érudition et de liberté. Votre écriture est très riche, j’ai parfois eu du mal et certains lecteurs risquent de rechigner, par exemple devant les "trochées" et les "chants amoebées" page 209. Mais que faire ? Un auteur ne peut se faire un sepuku à chaque phrase pour se mettre à la portée du plus grand nombre. Et pourtant, il faut bien être lu ! Je suis XIX°iste et ne supporte plus le bric à-brac néo-classique encore actif en plein romantisme. Rien de mieux que de l’encanailler avec le kitch tropical, si vous me passez l’expression, comme vous faites.
J’ai préféré le premier texte, encore qu’un peu long à mon goût, mais l’ambiance de St Pierre me parle beaucoup, puis "De sueur, de sucre et de sang", "Parce que c’était moi", "Ecrit au jus de citron vert".
J’ai apprécié votre façon de mobiliser toutes les figures tutélaires, Gauguin, Dumas, Hugo (1/2), et d’autres, de saisir Aristote par la manche à la dernière page, etc. Et d’en créer une sorte de mythologie façon Énéide. Et Jeanne Duval ? Ne peut-on la croire antillaise ? A-t-on des informations là dessus ? Ce serait un joli coup !

Pêle-mêle :

- J’ai adoré " l’orthographe inhumaine " p. 135.

- p. 186 : " le vrai socialisme " : si c’était vous qui l’aviez dit, je vous aurais répondu : “Quel est-il, le vrai socialisme” ? C’est ma spécialité.

- P. 200 bas/201 : vous vous fâchez ! Je suis réservé sur l’indignation qui me semble plutôt contre-productive. Je préfère l’ironie et plus encore l’humour. Parce qu’à mon avis, la faute est plus ou moins partout = ubiquité du mal. Principalement à cause de l’amour-propre. Le mal apparaît devant nous et on le critique, mais il ressort derrière nous, ou, pire, en nous. Alors, attention à ne pas faire des boucs émissaires ! Car un bouc émissaire peut être aussi coupable. Vous critiquez l’esclavage et le machisme. Très bien. Mais pourquoi ne pas laisser les faits parler d’eux-mêmes ?

- Vous vous posez, p. 183, la question de l’écriture antillaise. Je comprends qu’il est agaçant d’être étiqueté. Votre écriture est votre écriture. Mais quelle richesse que votre patrimoine créole ! Imaginez que je veuille écrire quelque chose. Je suis obligé de partir de zéro. Je ne vais quand même pas puiser dans mes ascendances vosgiennes qui ne me parlent pas du tout. Je vis à Marseille. Le paradoxe, c’est que ce patrimoine dont vous vous nourrissez, c’est aussi le trauma que vous dénoncez, mais il est source de tant d’effets esthétiques. To pathei mathos ! Je pars dans une semaine au Caire pour un colloque. Je communique sur l’hybridité des cultures créole et française. Je vous évoquerai : vous êtes un autre cas de cette hybridité aux fruits robustes et splendides.
Bien amicalement.
Bruno

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- "exquise délectation de volcaniques pages draciusiennes"