Les sorbets de l’enfance

Suzanne Dracius - Scripta manent
lundi 24 octobre 2016
popularité : 31%

Les sorbets de l’enfance

J’ai quatre ans et trottine sur les étroits trottoirs de ma tropicale ville natale en compagnie de mon cousin Frantz. Il me donne la main, c’est un grand. Nos parents nous ont conduits au centre-ville en Traction Avant Citroën – que Frantz prononce « citoyenne », à la créole.
On va acheter des glaces Montier, les meilleures de Martinique – après celles de feu mon grand-père maternel, celles de la rue Isambert, naguère. (Mais ces glaces-là sont légendaires.)
Je suçote mon dernier sorbet-coco avant de « partir pour France », avant de quitter mes petites Antilles pour aller découvrir L’Autre Bord à bord du paquebot nommé « Antilles », avant de partir en « ex-île ».
Mais n’est-elle pas surnommée « L’Île aux Revenants », ma volcanique île natale ?

J’ai six ans et, volcanique, je déteste qu’on me prenne la main, j’aime trop mon indépendance, marronne, déjà. Mais là je suis avec mon cousin Frantz qui porte, à la mer, des palmes et un « max » de plongée. Pas un maximum, un masque. Mais Frantz appelle ça un « max », à la créole. Je le tiens par la main, il est grand. Il a quatre ans de plus que moi. Nous descendons en ville de Redoute, quartier La Ferme, acheter des glaces Montier, les plus renommées.

J’ai neuf ans et je descends en ville en bus avec mon cousin Frantz qui adore écouter des « dicx », surtout les disques de « Diony » ; à l’entendre, Johnny a quelque chose de dionysiaque en même temps que « quelque chose de Tennessee ».

J’ai douze ans et je chemine en devisant avec Frantz, dont on prononce le prénom « Franz », en Martinique, sans faire entendre le « t », pas comme dans « Franz Kafka », où « Franz », quoiqu’il n’ait pas de « t », en allemand, se prononce « Frantz », avec un « t » invisible mais bien audible ; c’est rigolo, ce paradoxe, ce petit chiasme, ce croisillon germano-créole des « t » : celui qui n’est pas écrit se prononce, en allemand, et celui qui est écrit ne se prononce pas, en Martinique. C’est ce que j’explique à mon grand cousin adoré, car je viens de commencer à faire de l’allemand, en Sixième, au lycée Marie-Curie à Sceaux, mais là, je suis en vacances, les grandes vacances, les merveilleuses grandes vacances caribéennes.
Je clopine, sur mes tout petits talons, en compagnie de mon cher Frantz sans savoir s’il se prénomme Frantz en hommage à Frantz Fanon ou si c’était seulement encore la mode, quand on l’a baptisé.
Je drivaille rue Lamartine, un lacustre flot de poésie m’inonde la tête, je me sens libre, marronnage en tête, sans savoir que Lamartine fit partie du gouvernement provisoire de la IIe République – ô République ! – qui abolit l’esclavage.
Je drive rue Victor Hugo, tout émue d’avoir découvert que le premier roman du jeune Victor, futur grand homme, futur grand écrivain français, est Bug-Jargal, avec pour cadre la révolution haïtienne. Métisse je sens que se tisse ma petite légende personnelle, m’habite La Légende des Siècles.

J’ai quinze ans et je me dandine au côté de mon cousin Frantz, main dans sa main. Nous sommes descendus en voiture car Frantz a maintenant son permis. Nous sommes descendus en bâchée, ce qu’on appelle un pick up aux USA, et qu’ici on nomme « bâchée » alors que l’on n’y met jamais aucune bâche, et nous rigolons, Frantz et moi, parce qu’ici, un pick-up, ça veut dire un tourne-disques, pour écouter des « dicx » de « Diony » qui est toujours l’idole des jeunes et de Frantz, quoiqu’il ait changé x fois de style.
Nous vivons une dionysiaque et platonique idylle juvénile, ivres de glaces rhum-raisins. Moi je préfère les sorbets aux glaces.
Entretemps, je me suis régalée de bountys et de Peaux noires, masques blancs, ouvrage de son homonyme et peut-être éponyme Frantz (Fanon). Dans la foulée, j’ai découvert que je suis le contraire d’un bounty, cette friandise chocolatée marron dehors, blanche dedans : calazaza, marronne jusqu’au tréfonds de moi-même. J’aime chocolater mon corps et je refuse de chocolater mon corps au sens créole, ô mon corps !…
Je me surprends à savourer les succulences des sorbets aux fruits de la passion. Et aussi du sorbet coco. Pa chokolaté ti kòw ! Ne te fais pas de souci ! CARPE DIEM ! Au lycée Marie-Curie, que mes condisciples surnomment familièrement « Marie-Cu », j’ai appris à déguster Horace, Sénèque et Lucrèce, et Ovide et Apulée, et le Satiricon de Pétrone, et an pati, ô empathie, en caribéenne épicurie, au côté de mon arbiter elegantiarum créole, mon beau cousin Frantz habillé à la dernière mode arborant pantalon pattes d’éléphant et chemise à col pelle à tarte, pas tarte du tout, arbitre de toutes les élégances.

J’ai dix-huit ans, ou plutôt je les ai presque, puisque je suis née le 21 août et que nous ne sommes qu’en juillet. Je m’embarque pour la dernière fois sur le paquebot transatlantique pour gagner la Martinique, marronne au cœur. (Après, ce sera l’avion, d’autres émotions, d’autres partances.)

Les glaces, à bord, sont luxueuses, sophistiquées. J’ai vraiment hâte d’avoir en bouche la saveur des sorbets d’antan.
Mon cousin Frantz est déjà grand. Il vit désormais en En-France, loin des sorbets de l’enfance.
Je drivaille seule rue Lamartine, dorénavant. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », dixit ce même Lamartine.

Je drivaille seule à Fort-de-France rue Victor Hugo, désormais. Plus personne ne me donne la main. Plus personne ne me tient la main. Nul ne me tient.
Femme devenue, femme sans âge, j’ai soudain la révélation, par le truchement d’une machine d’ostéodensitométrie, que j’ai des os d’Africaine : blanche, je ne tiendrais même pas debout, caucasienne, je tomberais en mille morceaux. Ainsi suis-je une fanm doubout. En mon métissage, debout.
Femme debout, fanm djòk, ainsi puis-je déguster les mythiques sorbets de l’enfance, ad libitum.

- Suzanne Dracius - SCRIPTA MANENT, disponible en librairie et en ligne. Pour commander à l’éditeur (vendeur indépendant, pas « esclave » du géant, « politiquement correct »), cliquer ici
11,80 euros
ISBN : 978-2-36430-024-8
80 pages - Juin 2016
JPEG - 230.8 ko