Top 10. Dix écrivains martiniquais qui ont marqué l’histoire de la littérature

Médiaphore - Rédigé par : Jade Toussay le : 03/05/2016
mardi 24 mai 2016
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"Top 10 : dix écrivains martiniquais qui ont marqué l’histoire de la littérature
…tous ont contribué à faire rayonner la littérature martiniquaise dans le monde entier. Poètes, dramaturges, nouvellistes, romanciers ou essayistes, ces dix auteurs sont désormais incontournables dans le paysage culturel martiniquais.
6. Suzanne Dracius
Professeur de lettres classiques, Suzanne Dracius a enseigné à l’université des Antilles, à Paris mais aussi aux Etats-Unis. En 1989, son roman L’autre qui danse est finaliste du Prix du Premier Roman. Dramaturge, poète et nouvelliste, on lui doit également la pièce de théâtre Lumina Sophie dite Surprise (2005), Exquise déréliction métisse (2008), et les Fables de la Fontaine avec adaptations créoles & sources (2006). Elle a reçu en 2010 le Prix de la Société des Poètes Français pour l’ensemble de son œuvre."

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Dans ce Top 10, une seule femme :
6. Suzanne Dracius

Post-scriptum : à l’instar de feu mon ami Xavier Orville, Vincent Placoly et Georges Mauvois, ces autres amis regrettés, à l’œuvre admirable, ont été oubliés. Mais cela ne m’empêche pas de me féliciter d’être n° 6 de ce Top 10, et la seule femme.
Ce n’est pas moi qui ai établi ce classement, dont les critères de sélection incluent certainement des paramètres tels que prix littéraires, traductions, ventes etc. Un Top 10, cela ne compte que dix noms — ô tautologie ! — en prenant en compte, entre autres, lesdites ventes, outre le critère principal, en l’occurrence la renommée internationale : « 10 écrivains MARTINIQUAIS qui ont contribué à faire rayonner la littérature martiniquaise dans le MONDE ENTIER » (prix littéraires, traductions, etc.), et « marqué l’histoire de la littérature ». Ce qui ne diminue en rien le mérite de certains auteurs absents dudit Top 10.
Enfin, mon taux d’autosatisfaction d’être dans ce Top 10 n’occulte pas l’insatisfaction d’y être la seule femme.
On peut y déplorer l’absence de Paulette Nardal, de Suzanne Césaire… (Mais aucune des deux n’a publié de livre, à ma connaissance ; raison supplémentaire de leur absence de ce Top 10.)
J’ai fait, entre autres, au Palais d’Iéna, une conférence sur ces Figures de Femmes Totems occultées.

Je ne cesse de leur rendre hommage, notamment, quand j’ai été présidente du jury du Prix Césaire de l’association des étudiants de la Sorbonne.
Jusqu’où la misogynie va-t-elle se nicher ? Ainsi l’inventrice méconnue du concept de négritude, Paulette Nardal, se prénommait Félix Jeanne Paule : un prénom complètement masculin et deux prénoms qui ne sont que féminisation de prénoms masculins.

Devenu maire, Césaire a baptisé de son nom une place mais à titre posthume. « Césaire et Senghor ont repris les idées que nous avons brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d’étincelles, nous n’étions que des femmes ! Nous avons balisé les pistes pour les hommes », écrivit-elle. D’autres ont repris avec plus d’éclat le flambeau de ce courant littéraire, tels Césaire ou Senghor, mais elle affirmait sa fierté d’être noire, répétant à qui voulait l’entendre Black is beautiful, posture courageuse car en Martinique revendiquer ses racines noires avait un parfum de scandale. Il y en a encore que ça défrise… Ce discours reste hélas d’une brûlante actualité : sévissent défrisage et blanchiment de la peau, pratiques à haut risque. Première Noire à étudier à la Sorbonne, première Noire journaliste à Paris, elle fonde la Revue du Monde Noir, fréquente le fameux Bal Nègre — lieu de retrouvailles d’Antillais, Africains, surréalistes, artistes —, met en relation les diasporas noires, tient un salon littéraire où se croisent Césaire, Senghor, Damas, Maran et d’autres d’Afrique, Haïti ou New York, du renouveau de la culture afro-américaine…
Quant à Suzanne, je lui ai consacré, entre autres, un article intitulé « À la recherche du jardin de Suzanne Césaire », qui a été publié traduit en anglais, mais écrit en français, bien sûr : il s’agit d’une commande de la revue RESEARCH IN AFRICAN LITERATURES, Vol. 41, n° 1 (Spring 2010), qui m’avait demandé d’écrire un texte pour son numéro spécial Césaire, Aimé Césaire, et j’avais accepté, mais à condition de pouvoir écrire sur l’aimée d’Aimé, Suzanne.
Il y a quelques années, invitée à faire une conférence à l’Université de Porto-Rico, j’y avais rencontré une universitaire qui m’avait bien amusée en s’écriant « Ah, c’est vous qui hantez mon ordinateur ! ». Elle travaillait sur Suzanne Césaire, et s’était exclamée qu’elle était bien contente de voir en chair et en os l’autre Suzanne, la Dracius, sur laquelle elle tombait chaque fois qu’elle cherchait sur Internet « Suzanne »…
Mais il n’y a pas de coïncidences, il n’y a que des correspondances, baudelairiennes, en synesthésie, comme je l’ai écrit dans RUE MONTE AU CIEL, ouvrage en hommage à la féminitude, en élévation, toujours, ascensionnelle et sensationnelle, à l’instar de Simone de Beauvoir, qui usa de ce néologisme, « féminitude », et de Suzanne Césaire, qui ne l’aurait sûrement pas renié.

Autre figure trop peu entrée dans la lumière, cette autre Suzanne a écrit une pièce, jouée mais jamais publiée. Au chantre de la Négritude qui m’appréciait depuis mon premier roman L’autre qui danse, je reprochai de n’avoir jamais fait éditer YOUMA, AURORE DE LA LIBERTÉ, ne serait-ce qu’à Présence Africaine dont il était cofondateur. D’une petite voix le grand homme me répondit qu’à l’époque c’était difficile pour une femme de se faire publier. J’eus beau lui parler de Beauvoir, ce qui valut pour Simone ne valait pas pour Suzanne. Tous les couples ne sont pas à l’abri des contingences. Toutes les femmes sont du deuxième sexe mais toutes n’écrivent pas LE DEUXIÈME SEXE.

José Alpha, metteur en scène de ma pièce LUMINA SOPHIE DITE SURPRISE en l’an 2000 à la Préfecture lors de la Marche Mondiale pour la Femme, m’a fait ce triste conte véridique : un interprète de la mythique YOUMA pouvait encore réciter quelques bribes du rôle joué dans ses jeunes années, Émile Capgras – ex-président de Région car il s’est, par la suite, consacré à une autre forme de comédie, celle de la politique –, mais était bien incapable d’en livrer in extenso le contenu.
C’est ce genre d’occultation plus ou moins volontaire ou délibérément misogyne que contribue à pallier mon œuvre, à la grande satisfaction du grand homme. C’est du moins ce qu’affirme le nègre fondamental en manipulant mes livres qui trônent sur son bureau, si bien que l’unique reproche que j’aie eu la pertinente impertinence de faire à Césaire s’efface devant l’immense encouragement que le « grand poète noir » salué par Breton me prodigua en écrivant en dédicace à ma mère : « À Elmire Dracius, que la Martinique remercie entre autres choses d’avoir mis au jour la Poésie, la vraie : Suzanne ».

Et la Suzanne d’aujourd’hui de déplorer que pour la Suzanne d’antan ne fût pas aboli l’infini servage de la femme nécessitant double marronnage : en tant qu’être humain descendant d’un peuple auquel l’esclavage interdisait l’écriture et en tant que soumise à la condition féminine.